Présentation du site

"Un jour en avril" vous invite dans un passé inhospitalier, contemporain de nos grands-parents et arrière-grands-parents. Ce site n'évoque pas un évènement majeur de la Seconde Guerre mondiale, mais parcourt différentes "petites" histoires dont le point commun est une date. Avril 1943 n'a pas marqué la grande tragédie du XXe Siècle ; une recherche rapide sur le web associe le 14 avril à la mort dans un camp nazi de Iakov Djougachvili, le fils mal-aimé de Staline, et mentionne un bombardement de Stuttgart où la Royal Air Force engage 462 bombardiers et en perd 23. En y regardant de plus près, un recensement des faits de guerre entre le crépuscule du 13 avril 1943 et l'aube du 15 retourne une liste assez étoffée :

  • bombardement du port italien de La Spezia dans la nuit du 13 au 14 avec 211 bombardiers lourds dont quatre ne reviennent pas ;
  • embuscade nocturne d'un convoi britannique près du cap Lizard par des vedettes lance-torpilles allemandes qui coulent un escorteur et un cargo ;
  • combats aériens sur la Manche, le nord et l'ouest de la France ; sauvetages ou tentatives de sauvetage de plusieurs aviateurs tombés en mer ;
  • attaques de l'aérodrome de Tricqueville et de la gare de triage de Bruges par des chasseurs-bombardiers ;
  • destruction du baliseur français Emile Allard devant la pointe Saint-Mathieu ;
  • multiples sorties de reconnaissance stratégique et maritime ;
  • opérations anti-sous-marines dans le golfe de Gascogne ;
  • atterrissages clandestins en France et parachutages d'armes et d'agents pour les résistances européennes ;
  • bombardement de Stuttgart où 619 personnes trouvent la mort et 703 sont blessées ; on compte 257 prisonniers de guerre français et 143 soviétiques parmi les tués ;
  • prise en charge par les filières d'évasion de la Résistance de quelques équipages tombés sur le continent ;
  • raid aérien contre la ville anglaise de Chelmsford qui voit la R.A.F. abattre trois bombardiers de la Luftwaffe ; destruction d'un quatrième bombardier par des Intruders qui attendent le retour des appareils allemands au-dessus de leurs bases ;
  • combats en Tunisie et au-dessus de la Méditerranée ;
  • bataille terrestre sur le front russe au sud-est de Leningrad ;
  • attaque de l'aviation japonaise contre les navires alliés dans Milne Bay en Nouvelle-Guinée ;

Bref, une journée ordinaire de la guerre 39-45!

Les évènements historiques ne sont pas des vérités objectives. Ils existent au travers des hommes qui les ont vécus, qui ont tenté de les comprendre et, bien sûr, qui les ont racontés. Leur substance est faite des liens que l'on peut établir entre des acteurs, des machines, des organisations, des doctrines, des faits, des causes et des conséquences, et nombre d'autres choses. Un être omniscient verrait sans doute l'histoire de l'humanité comme un tout, associant intimement chaque évènement, grand ou petit, qui le compose. Plus modestement, nous devons sélectionner un fil, le dérouler et choisir une direction lorsqu'il fourche, puis recommencer avec d'autres fils, enfin assembler notre morceau de la toile de l'Histoire, en espérant qu'il fait sens. J'ai la passion de ce genre de tissage. Elle m'a conduit dans les archives où j'ai vite découvert que l'on y trouve rarement ce que l'on cherche et souvent des trésors que l'on n'imaginait pas. Comme amateur, j'ai eu le loisir de me concentrer sur une simple date, puis de me laisser porter au gré de mes trouvailles. "Un jour en avril" résulte de cette passion que je continue à cultiver et de cette approche un peu "vagabonde".

Quelque plaisir qu'il puisse y avoir, on n'oubliera jamais que l'Histoire se construit avec des hommes et qu'ils s'y font souvent broyer. Les générations suivantes attachent assez naturellement aux épisodes qui ont forgé leur présent une grandeur – la gloire ne fait plus partie de notre vocabulaire! – que je me garderai de contester. Pourtant, la plupart des survivants ont conservé (ou ont essayé d'éradiquer) un souvenir de mal-être, de peur, de souffrance et parfois d'horreur indicible. Beaucoup sont tombés! Plus que l'idée abstraite de la mort à 20 ans, ce sont les années de non-vie qui mesurent le sacrifice. Aujourd'hui (2013), les derniers témoins achèvent leur existence et on embrasse ce que les jeunes tués de 1943 n'ont pas vécu : l'énergie atomique, la guerre froide, l'assassinat de Kennedy, la conquête spatiale, la crise écologique, le 11 septembre, le boson de Higgs, Internet et les smartphones … Il est facile également d'imaginer combien ces morts prématurées ont appauvri l'humanité en connaissances restées cachées, en livres jamais écrits ou en figures politiques inaccomplies. "Un jour en avril" est aussi un site du souvenir et de la mémoire.

Tombe du P/O. I. C. Mackenzie

His duty nobly done (son devoir noblement accompli) : Epitaphe du Pilot Officer I. C. Mackenzie du No. 408 (R.C.A.F.) Squadron, qui resta jusqu'au bout aux commandes de son bombardier Halifax. Il permit ainsi à son équipage de sauter en parachute avant que le quadrimoteur ne s'écrase à La Neuvillette, au nord-ouest de Reims, le 15 avril 1943 à 2h57 du matin. Originaire de Brisbane, Ian Cumming Mackenzie repose au cimetière nord de Clichy. [Photo JT.]

Mémoire… Devoir de mémoire? Disons tout net la suspicion que m'inspire cette notion. Je n'adhère pas à la nécessité de perpétuer une mémoire officielle. Les sacrifiés d'hier ne demandent rien. S'agirait-il alors de pousser les humains d'aujourd'hui à se conformer aux modèles du passé? La science historique a d'autres exigences et une autre utilité. Elle doit être rigoureuse et dynamique, sans cesse remise en question, à l'écoute des faits et prompte aux interprétations nouvelles. En retour, l'Histoire nous dévoile les mécanismes des hommes et des sociétés d'hier, qui éclairent les hommes et les sociétés modernes. Elle explique notre présent et en mesure le prix payé par les générations passées. Au début du XXIe Siècle, sa principale vertu est sans doute de nous laver de l'insignifiant. Alors, devoir de mémoire? Je crois plus volontiers à une hygiène de l'histoire.

Au-delà de l'Histoire, nous ne pouvons nous empêcher de porter un jugement moral sur les acteurs de cette époque. Il n'y a pour moi aucune ambigüité : l'enjeu fondamental du conflit était de définir qui, des dictatures fascistes ou des démocraties, auraient la primauté dans la gouvernance mondiale. Même si la France et le Royaume-Uni de 1919 à 1939 ont largement pavé la route d'Hitler par leurs insignes maladresses politiques, même si les Alliés occidentaux se sont associés à l'Union Soviétique stalinienne dont les crimes valent ceux du régime nazi, des démocraties combattaient les tenants d'"un nouvel âge des ténèbres, rendu plus sinistre, et peut-être plus durable, par les lumières d'une science pervertie" (Winston Churchill le 18 juin 1940). La condamnation du IIIe Reich, instigateur de la destruction des juifs d'Europe par des méthodes quasi-industrielles, ne scelle pourtant pas la responsabilité individuelle des Allemands de ce temps. Il y eut d'immondes salauds, de vrais nazis, des suiveurs, des victimes, des opposants aussi, et il fallait certainement des qualités humaines exceptionnelles pour rester un homme droit dans la société nationale-socialiste de 1943-1945. Le camp allié comptait lui aussi ses héros (heureusement!), mais tous ne furent pas exemplaires. On ne tentera donc pas de juger les hommes a posteriori et hors de contexte ; l'important est d'apprendre de leurs expériences.

*  *  *

A terme, "Un jour en avril" présentera trois types de contenu :

  • des textes que j'ai essayé de rendre accessibles au plus grand nombre ;
  • des compilations d'informations, en général sous forme de tableaux, qui s'adressent aux passionnés ;
  • des notes qui n'intéresseront sans doute que les spécialistes.

Ces contenus s'appuient sur les sources primaires (documents d'archive) et secondaires (ouvrages publiés) que j'ai pu consulter. Chaque fois que cela a été possible, j'ai confronté les rapports des belligérants. Le résultat ne prétend cependant pas être un reflet exact des évènements relatés. Aucune vérité n'est définitive et ceux qui ont l'expérience du travail sur des archives savent la part laissée à l'interprétation des documents incomplets ou contradictoires. Certaines pièces du puzzle ont disparu, d'autres s'assemblent d'une façon qui n'était pas connue à l'époque. Gardons aussi à l'esprit que les contemporains n'avaient pas pour préoccupation principale de rédiger des rapports de qualité, et qu'ils pouvaient avoir intérêt à distordre les faits. Au final, combien de textes n'ai-je réécrits après qu'un document nouveau est venu remettre en cause ma compréhension d'un évènement! Tout au plus, puis-je justifier chaque affirmation par une source, une interprétation plausible ou un educated guess ("une supposition éclairée") comme disent les anglo-saxons.

Cela m'amène à la raison d'être d'"Un jour en avril". Il y a d'abord la volonté de partager mes travaux, qu'ils ne moisissent pas à "prendre la poussière" sur le disque dur de mon ordinateur! Mon autre objectif est d'interagir avec ceux qui s'intéressent à cette période – au-delà évidemment de la seule journée du 14/4/43! –, qui possèdent des documents ou des informations, voire qui ont mené des recherches similaires. N'hésitez pas à me contacter pour questionner ou compléter! Tant qu'il n'y a pas de but lucratif, je laisse chacun libre d'utiliser les contenus du site[1] à sa convenance, à la condition simple, mais impérative, de mentionner leur origine.

Et tant mieux si vous sentez grandir une envie d'un petit tour dans les archives (papier ou numériques)! Il reste tant de petites et de grandes histoires à mettre au monde.

JT, 16 mai 2013

 

 

[1] Du moins ceux dont je suis l'auteur (voir les "Conditions d'utilisation" en bas de page).