Bombes larguées!

Le Bomber Command a recours à des experts en feux d'artifice pour concevoir et produire les dispositifs pyrotechniques servant à désigner les objectifs aux équipages des bombardiers de nuit. Les marqueurs d'objectif (Target Indicators ou T.I.) sont réglés pour éclater à plusieurs centaines de mètres en l'air, tomber rapidement au sol et brûler durant 3 ou 6 minutes. Le spectacle est de toute beauté, mais il n'est salué que par le tonnerre des explosions qui apportent ruines et morts.

Salve de marqueurs d'objectif

Zéro moins deux minutes : brusquement nimbée d'une sinistre clarté rougeâtre, la ville retient son souffle. Les sirènes de l'alerte aérienne ont réveillé les dormeurs et les retardataires se pressent avec une appréhension grandissante vers les caves et les abris collectifs. On entend à bonne distance les détonations de la Flak que couvre soudain la déflagration de plusieurs bombes. Des lumières aveuglantes s'épanouissent très haut au-dessus des veilleurs de la défense passive. Accrochées sous leur parachute, elles descendent doucement au gré du vent. 0h45 : Heure-Zéro! Deux autres salves de marqueurs rouges embrasent le ciel, de nouveaux éclairants blancs illuminent la nuit. Nouvelles explosions! Une cargaison d'incendiaires dégringole en pluie sur les bâtiments, sans interrompre le bourdonnement de plus en plus puissant des bombardiers qui approchent. Les premiers marqueurs verts éclatent à 0h46. Dès lors, le fracas répété des bombes explosives[1] déchire les quartiers du nord de la ville, bientôt accompagné par des quantités de projectiles au phosphore de 15 kg et de bâtonnets incendiaires de 2 kg. Le sifflement des engins de mort qui tombent sur leur tête vrille les nerfs des habitants et les fait se tasser un peu plus dans les abris.

A bord des bombardiers aussi, la tension est extrême. Une visée correcte implique de voler en ligne droite durant plusieurs minutes, sans manœuvre évasive. "Bomb doors open!" – ouverture de la soute à bombes. Les équipages imaginent très bien les artilleurs de Flak au sol les suivant au radar, entrant les relevés dans un calculateur électromécanique qui détermine leur position, altitude, vitesse. Les paramètres de tir sont transmis aux canonniers qui règlent les fusées des obus, orientent leur pièce en site et azimut… L'œil rivé sur son oculaire, le bombardier égrène ses corrections : "left – left – steady – right a bit – steady…"[2] Le viseur mouline presque les mêmes données, selon les mêmes lois de la gravité, que la Flak au-dessous. L'aviateur se concentre sur les feux verts qui se déplacent vers le centre du réticule. Son pouce presse le déclencheur qu'il tient dans la main et le mécanisme libère les projectiles. "Bombs gone!" – bombes larguées! A l'arrière de la carlingue, le radio s'assure que le photoflash a bien quitté le tube de lancement. Car il reste cette satanée photo! Encore une trentaine de secondes à suivre une trajectoire prévisible pour impressionner la pellicule qui permettra d'évaluer la précision du bombardement. Sur le tableau de bord, un voyant signale la fermeture de l'obturateur de la caméra embarquée ; comme beaucoup, le pilote met alors son appareil en léger piqué afin de gagner de la vitesse et de s'éloigner au plus vite de l'objectif. Depuis le nez, le bombardier inspecte la soute et vérifie qu'il n'y reste aucune bombe.

Stuttgart-Heilbronn

La ville et les approches nord de Stuttgart sont figurées ici sur une carte aéronautique allemande de 1943 au 1:500 000 (feuille M 32-SO München [site Mapster] qui porte en rose le carroyage de la Luftwaffe. On peut y suivre les méandres du Neckar, sur lesquels comptent les bombardiers pour les mener vers l'objectif.

Les photographies de bombardement, comme celle ci-dessous prise par la caméra automatique du Wellington 466-T, sont peu intuitives. L'avion vole vers la droite et le cliché est obtenu en pause, avec l'aide d'une bombe flash de 200 millions de bougies. Exposé durant huit secondes, le film enregistre des traînées de lumière produites par des objets en mouvement, comme les traçantes de la Flak, mais qui traduisent surtout la trajectoire et les soubresauts du bombardier. Le sol, invisible en condition normale, apparaît fugitivement – 30 millisecondes – à l'explosion du flash.

Selon l'annotation de la photo, le 466-T du Sgt. A. K. Duncan a largué ses incendiaires à 0h52 alors qu'il volait à 16 000 pieds, au cap 195. Le rapport de l'équipage précise : "Objectif identifié par des T.I. verts et par la courbe de la rivière. Bombardé le centre d'un groupe de T.I. verts. Très peu d'incendies quand l'appareil était au-dessus de l'objectif, mais vu beaucoup de fumée en le quittant. Ciel clair avec légère brume."
Le Neckar, en haut à droite, et le Hofener Brücke permettent de localiser la zone bombardée à 8,5 km (plus de 5 miles) au nord-nord-est du point de visée[3] ; les marqueurs qui saturent une partie de la pellicule encadrent le village de Mühlhausen (que la carte précédente indique entre "Kornwesthm." et "Zuffenhsn.", sur la rive gauche du Neckar). Les traces blanches au bas de l'image sont des obus de Flak légère. [Crew Reports No 466 Squadron, April 1943, NAA AWM64 1/405.]

Photo de bombardement du 466-T

Pour l'essentiel, les défenses anti-aériennes de Stuttgart se situent autour de sa périphérie, à l'extérieur des zones urbaines. C'est durant son vol d'approche que le stream rencontre la plus forte opposition, en particulier au niveau de Lauffen où les Allemands ont aménagé un site imitant une ville bombardée avec des lampes électriques, des feux de bois, de fausses rues, mais de vrais projecteurs et des pièces de Flak lourde bien réelles. Sur l'objectif, la DCA comprend surtout des canons automatiques de 20 et 37 mm dont les obus traceurs orange s'autodétruisent vers 5000 m, sans vraiment inquiéter des avions qui défilent entre 3000 et 7000 m. Le point de visée du raid est la Schloßplatz, dans le centre-ville de Stuttgart. Cependant, malgré le Neckar que les radars H2S des Y-Aircraft doivent permettre de distinguer, les premiers T.I. rouges tombent à 3 miles (5 km) au nord-est. Mieux placées, les deux salves de 0h45 marquent une zone à deux miles (3 km) au nord-est et l'attaque commence dans ce secteur. A 0h47, d'autres T.I. rouges tombent encore plus au nord – 5 miles (8 km) au nord-nord-est du point de visée – des T.I. verts suivent et le bombardement dérive en-deçà du faubourg de Bad Cannstatt. Vus du ciel, les incendies font rage et semblent embraser des quartiers entiers ; les fumées montent à plusieurs centaines de mètres. A 1h02, des équipages rapportent une puissante explosion accompagnée de flashs bleus. Si l'enthousiasme est de mise quant à l'efficacité du bombardement, quelques aviateurs chevronnés s'étonnent de survoler de larges étendues urbaines intactes derrière les zones en flammes. D'autres notent que les T.I. verts se décalent peu à peu au nord des T.I. rouges. Enfin, de nombreux quadrimoteurs[4], dont les Lancaster du No. 5 Group, arrivent tardivement sur l'objectif – le dernier bombarde à 1h45 – alors que le marquage n'a plus été renouvelé après 1h19[5].

De fait, le cœur de Stuttgart ne subit que des dégâts modérés. Quelques bombes coupent les voies de la gare centrale. Un kilomètre et demi à l'ouest, il ne reste que des pans de mur de l'église évangélique du Souvenir, la Gedächtniskirche. Mais c'est dans le quartier de Gaisburg, à l'est du centre-ville, que l'attaque tourne au drame. Des projectiles touchent le camp d'Ulmer Straße, un Arbeitskommando du Stalag VA de Ludwigsburg[6], qui fournit une main-d'œuvre forcée aux industries voisines. Des baraquements sont détruits et des incendiaires enflamment l'entrée d'un abri fait de rondins et de papier goudronné dont la combustion produit un gaz toxique. Les occupants, des prisonniers de guerre français et russes, sont pris au piège et s'agglutinent au fond de la fosse où ils périssent asphyxiés. Leurs camarades dégageront les corps sans vie de 257 Français, 143 Russes et un gardien allemand. Au total, la "catastrophe de Gaisburg" se soldera par 434 tués, Français, Russes, Allemands et Belges.

Sur l'ensemble de l'agglomération, on dénombrera 393 bâtiments détruits, 942 autres sévèrement atteints et surtout 619 morts, un nouveau record pour l'Allemagne, auxquels s'ajoutent 703 blessés. S'il a épargné les usines Bosch et Daimler-Benz, le raid a frappé le nord-est de la ville, autour du quartier de Bad Cannstatt, où se trouvent de nombreux établissements industriels et commerciaux. Parmi la quarantaine de sites affectés, les bombes ont gravement endommagé la centrale électrique de Münster et les ateliers de réparation des locomotives d'Untertürkheim. Elles ont aussi ravagé plusieurs secteurs résidentiels à Bad Cannstatt, Münster et Hofen, ainsi que le village de Mühlhausen[7] qui est totalement dévasté.

Soute d'un Lancaster

La vaste soute de ce Lancaster du No. 57 Sqdn. à Scampton contient une bombe de 4000 livres H.C. et 12 conteneurs garnis chacun de 90 projectiles de 4 livres au magnésium. La plus grande partie des appareils du No. 5 Group engagés dans la dernière vague sur Stuttgart emportent la même cargaison d'un poids de 8320 livres, soit 3774 kg. En haut du cliché, un peu à droite, on distingue l'objectif de la caméra destinée à filmer la zone bombardée. [Photo IWM CH 18371.]

Dans l'arsenal britannique, les bombes H.C. (High Capacity) se caractérisent par une forte charge explosive et une enveloppe légère, de manière à privilégier l'effet de souffle ; la plus courante est la "cookie" de 4000 livres. Assez tôt, les experts de l'Air Ministry ont identifié le feu comme le principal vecteur de destruction des villes et les "cookies" visent à éventrer les toitures pour ouvrir un passage aux bombes incendiaires qui allument de multiples incendies.
A Hambourg, dans quelques mois (27/28 juillet), le Bomber Command provoquera ainsi une tornade de feu qui va engloutir plusieurs dizaines de milliers d'habitants. Mais nous n'en sommes pas là et, au soir du 14 avril 1943, le No. 57 Sqdn. n'engage que 4 Lancaster : l'un fait demi-tour prématurément avec son navigateur malade et les trois autres bombardent Stuttgart.

Les reconnaissances photographiques envoyées sur Stuttgart les 16 et 17 avril confirmeront ces résultats décevants. Pour le Bomber Command, l'opération illustre un phénomène récurrent, qui persistera jusqu'à la fin de la guerre. Il a été baptisé creep-back, ou "retrait rampant", et caractérise le décalage progressif du point de chute des bombes dans la direction d'où viennent les avions, au fur et à mesure que l'attaque se développe. En d'autres termes, le creep-back traduit la propension des équipages à tirer plus court que ceux qui les ont précédés. Il faut bien sûr se figurer le stress des aviateurs survolant une ville en flammes, illuminés par les projecteurs, secoués par les obus de Flak et très conscients de la vulnérabilité des structures légères qui les portent. Bien que la consigne soit de viser le centre des concentrations de marqueurs, les appareils de la force principale – parfois aussi les Backers-up – tendent à lâcher leurs bombes – ou leurs marqueurs – sur les marqueurs les plus proches, voire sur les premiers incendies visibles au sol[8]. Le 14/15 avril 1943, deux facteurs s'y ajoutent. Tout d'abord, Stuttgart se compose d'un centre-ville et de quartiers isolés les uns des autres par des reliefs, des bois ou des espaces vides. Elle constitue une cible difficile pour le H2S et, de nuit, il est aisé de confondre un secteur périphérique avec le centre-ville. D'autre part, alors que la visibilité sous le clair de lune est généralement excellente, elle se dégrade au-dessus de Stuttgart où les aviateurs sont aveuglés par la clarté des bombes éclairantes, puis gênés par les fumées des marqueurs et des incendies. Le smog typique d'une cité industrielle de l'époque, située qui plus est dans le bassin réputé brumeux du Neckar, n'arrange rien, au point que des équipages croiront à un écran fumigène généré par les Allemands pour dissimuler la ville.

Stuttgart après-guerre

Le centre de Stuttgart à l'issue de la guerre, vu en regardant vers l'ouest [photo IWM CL 3437]. Ce secteur visé par l'attaque du 14/15 avril échappa aux bombes qui ravagèrent Bad Cannstatt et les quartiers nord-est, mais fut totalement dévasté par les bombardements de 1944. On distingue à droite de la photo l'église collégiale du XIIe siècle (Stiftskirche) aux tours dissymétriques – la mairie au centre est méconnaissable –, à gauche la Tagblatt-Turm achevée en 1928 et au-dessous les ruines de la Leonhardskirche. La Schloßplatz bordée par l'Ancien et le Nouveau Château est hors-champ, juste au nord (à droite). Voir le Stuttgart d'avant…

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[1] Elles pèsent de 125 kg à 2 tonnes.

[2] "A gauche, à gauche, comme ça, un peu à droite, comme ça…"

[3] Les interprétateurs de l'époque noteront "4 miles N.E. du point de visée".

[4] Les appareils qui emportent la plus lourde charge de bombes.

[5] Le dernier T.I. vert s'est sans doute éteint vers 1h25, comme prévu dans le plan d'opération.

[6] Il est officiellement désigné Kommando 3057.

[7] Rattaché à Stuttgart en 1933.

[8] Anticipant un léger creep-back, la P.F.F. a donné consigne aux douze derniers Backers-up de larguer leurs T.I. verts avec un retard d'une seconde. Cela n'a manifestement pas suffi!