Sur l'Allemagne

Le premier combat avéré[1] se produit à 0h04 lorsqu'un chasseur se glisse derrière le Stirling 7-Z du Warrant Officer J. A. Zee de la R.C.A.F.[2], un Visual Marker-Illuminator qui vole dans le peloton de tête des bombardiers. Le quadrimoteur vient de passer au nord de Sarrebruck où il a largué un marqueur jaune ; son mitrailleur arrière repère soudain une forme sombre sur l'arrière droit et en-dessous. L'Allemand tire une longue rafale de traceuses blanches, les deux mitrailleurs répliquent tandis que le bombardier entame un corkscrew[3] à droite et que le chasseur dégage à gauche. Il reparaît dans le secteur arrière gauche, au-dessus : nouvel échange de projectiles. C'est fini! Le Stirling a subi quelques dommages à la voilure et aux empennages, mais il poursuit sa route. Le raid vient juste de pénétrer dans les Nachtjagdgebiete du N.J.R.F. 103 où rodent les Bf 110 du IV./N.J.G. 4.

Les approches de Stuttgart

Les engagements aériens aux approches de Stuttgart (de minuit à l'Heure-Zéro).

Ce Gruppe frappe à 0h20 quand le Leutnant Heinz-Martin Hadeball de la 12./N.J.G. 4 met en flammes le Wellington 431-S égaré à 5400 m d'altitude, très au nord (70 km) de sa route. L'appareil du Sergeant L. Denby s'écrase à Mutterschied et, des cinq hommes à bord, seul le navigateur peut se parachuter. Une minute plus tard, le Bf 110 du Hauptmann Karl Floitgraf de la 11./N.J.G. 4 intercepte à 4000 m le Stirling 7-P dont l'épave tombe à Biblis, près de Worms. Avant de périr, les sept membres de l'équipage du Pilot Officer M. Mank[4] de la R.C.A.F. se sont défendus et le Messerschmitt doit se poser dans un champ de pommes de terre, blessant Floitgraf et son opérateur radio. Plus au sud, les aviateurs parvenus entre Mannheim et Karlsruhe assistent à la chute spectaculaire d'un Y-Aircraft de la P.F.F. L'avion, le Halifax 35-N du Pilot Officer R. E. Wilkes, D.F.M., est la cible du Hauptmann Heinrich Wohlers, Kommandeur du IV./N.J.G. 4. En feu à 5000 m, le quadrimoteur sème dans son sillage des T.I. rouges et des bombes éclairantes ; il continue pourtant à voler, le temps pour trois équipiers de sauter, puis s'effondre à 0h23 près de Niederlustadt. Trois bombardiers ont été abattus en quatre minutes, quinze hommes sont morts et quatre autres vont être capturés.

Au nord de Sarrebruck, le marquage du Point A avec des T.I. jaunes a débuté peu avant minuit. Depuis, le ciel du sud-ouest de l'Allemagne s'est animé crescendo. Des projecteurs se sont dévoilés et l'artillerie anti-aérienne est entrée en action contre les avions s'aventurant trop près des principales villes. Par endroits, la défense déclenche des feux rouges ou jaunes, qui tentent d'imiter les marqueurs de la Pathfinder Force. La route des Britanniques a été tracée pour éviter les centres urbains, mais quelques appareils se laissent déporter au-dessus de Mannheim que protège une Flak formidable. Vers 0h30, environ quarante projecteurs convergent sur un Stirling, aussitôt engagé par de très nombreux canons de 8,8 et de 10,5 cm. Touché de plein fouet, le grand bombardier explose dans une boule de feu, éparpillant ses débris entre Frankenthal et Ludwigshafen. Aucun des membres de l'équipage du Pilot Officer T. G. Ogle (Stirling 149-X) n'a eu la moindre chance de se parachuter. D'autres appareils s'en sortent mieux, comme celui que plusieurs aviateurs verront échapper aux projecteurs dans un piqué vertigineux jusqu'au sol.

Si la Flak impressionne, la Nachtjagd reste le principal danger. Juste avant 0h40, le Lancaster 156-F du Pilot Officer J. E. Thomson – un Backer-up de la P.F.F. – franchit le Rhin à 16 000 pieds (4900 m) sur la route prévue et rattrape un Wellington. Loin devant, une lueur désigne le Point B où des marqueurs jaunes se succèdent depuis quelques minutes. En approchant du Wimpy[5], les Pathfinders voient un Ju 88[6] se faufiler sous sa queue. Une longue rafale de traceuses blanches file vers le bimoteur anglais, tandis que Thomson vire à droite pour que son mitrailleur arrière puisse ouvrir le feu sur le chasseur qui disparaît dans la nuit. Le Wellington 466-L n'a rien vu venir. Alerté par les projectiles qui passent au-dessus de lui, le Sergeant E. F. Hicks, son pilote, dégage à gauche et pique ; trop tard, l'avion a salement encaissé! Il évite une seconde attaque grâce aux annonces de l'opérateur radio qui suit les manœuvres de leur poursuivant depuis l'astrodôme. Le calme revenu, on extrait le mitrailleur arrière mortellement blessé de sa tourelle dévastée, le radio est atteint à la jambe, le bombardier et le navigateur à l'épaule. L'équipage décide malgré tout de poursuivre la mission[7].

A ce moment, les appareils de tête ont tourné au-dessus du Point B, à l'est d'Heilbronn, et volent droit sur l'objectif. La Flak se fait plus dense ; en nombre croissant, les pinceaux lumineux des projecteurs fouillent le ciel. Dans les carlingues des Y-Aircraft secouées par les turbulences, les navigateurs tentent d'interpréter le paysage lumineux que dessine le balayage circulaire sur le tube cathodique du H2S. Les bombardiers des autres machines, allongés derrière leur viseur, cherchent des yeux les méandres argentés de la rivière Neckar qui doivent faciliter l'identification du point de visée. Le dernier tronçon de route conduit les Britanniques dans le secteur d'opération du III./N.J.G. 101. Son Kommandeur, le Major Helmut Peters, pilote un Bf 110 sans radar embarqué, mais la clarté lunaire lui suffit pour repérer à 4800 m le Stirling 7-G qu'il envoie s'écraser en flammes près de Großbottwar, sans survivant parmi l'équipage du Squadron Leader R. W. McCarthy. Il est précisément 0h43 et la première salve de T.I. éclate au-dessus de Stuttgart, déversant une cascade de feux rouges, suivie par un chapelet d'éclairants blancs qui trace une allée de lumière, suspendue dans le ciel nocturne.

En remplaçant les Rolls-Royce Vulture donnés pour 1775 ch[8] du bombardier bimoteur Manchester par 4 Merlin XX de 1500 ch, Roy Chadwick, ingénieur en chef d'Avro, crée le Lancaster. L'appareil entre en service dans les derniers jours de 1941 et devient très vite le champion du Bomber Command. De fait, il vole plus vite, plus haut, plus loin et avec plus de bombes que les autres quadrimoteurs.
Compléments sur le Lancaster…

Cette pré-éminence se traduit dans le taux des pertes subies par les différents modèles. Pour avril 1943, il s'élève à 4,6% de l'ensemble des sorties opérationnelles, tous types confondus, et se répartit comme suit[9] :

  • Lancaster         3,9% ;
  • Halifax            5,6% ;
  • Stirling            6,1% ;
  • Wellington      4,0%[10].

Lancaster III ED592, début 1943

Pour autant, les Lancaster ne sont pas invulnérables et quantité d'entre eux tombent sous les coups des défenses ennemies. Ce sera le sort du Mk. III ED592 que le fameux photographe Charles E. Brown a capturé au début de 1943 sur un superbe cliché [via Etienne du Plessis]. Affecté au No. 50 Sqdn. à Skellingthorpe le 7 février, l'appareil codé VN-B n'aura qu'une courte carrière de 3 semaines et 5 opérations réussies (plus une avortée). A la 6e le 1er/2 mars, un chasseur de nuit le descend au-dessus des Pays-Bas alors que l'équipage du P/O. F. E. Townsend revenait de Berlin ; il n'y aura pas de survivant.

*  *  *

 

 

[1] Le Lancaster 207-A rapporte avoir été mitraillé par un Bf 109 à 23h50 près d'Amiens. Je ne sais quoi en penser car, outre qu'Amiens se situe bien en deçà de la "ligne Kammhuber", la Nachtjagd du printemps 1943 emploie exclusivement des chasseurs bimoteurs.

[2] Jerome A. Zee est un américain du Connecticut engagé dans la R.C.A.F.

[3] Manœuvre échappatoire où l'avion décrit une trajectoire en forme de tire-bouchon. Largement pratiquée au sein du Bomber Command, elle offre le double avantage de gêner la visée du chasseur, sans trop écarter le bombardier de sa route.

[4] 21 ans, citoyen US originaire de New York.

[5] Nom familier donné au bimoteur Vickers Wellington, en référence au personnage J. Wellington Wimpy de la bande dessinée Popeye, très populaire à l'époque.

[6] Dixit le rapport de combat du 156-F, mais nous savons que le IV./N.J.G. 4 n'est équipé que de Bf 110.

[7] Hicks sera décoré de la Conspicuous Gallantry Medal, le Flying Officer R. F. Clayton (navigateur) de la D.S.O., le Pilot Officer R. T. Hopkins (bombardier) de la D.F.C. et le Sergeant F. C. Blair (opérateur radio) de la D.F.M. Le Sergeant E. J. Field (mitrailleur arrière), tué à 25 ans au-dessus de l'Allemagne, repose au cimetière de Littlehampton.

[8] Mais d'une fiabilité fort incertaine.

[9] O.R.S. (B.C.) Report No. 77, TNA AIR 14/3016.

[10] Le faible taux de perte des Wellington s'explique surtout par le fait que le commandement évite de les engager contre les objectifs les plus difficiles.