Chasse de nuit obscure

Radar de veille Freya LZ

Lorsque la société GEMA le met au point en 1937, le Freya est le radar[1] de veille aérienne le plus avancé au monde et les Allemands l'utiliseront jusqu'à la fin de la guerre dans différentes versions. La photo [NARA 111-SC-269043] montre un Freya LZ d'usage courant en 1943. Il fonctionne sur une longueur d'onde de 2,4 m et détecte des avions à une distance maximale de 20 à 120 km, selon qu'ils volent de 50 à 8000 m d'altitude[2]. L'appareil dispose de trois antennes : la plus haute sert à interroger le transpondeur FuG 25 A qui équipe une partie des chasseurs de nuit, celle du bas émet les impulsions radar et celle du milieu capte les échos générés en retour, ainsi que les réponses du FuG 25 A. Les ondes émises par le Freya dessinent un pinceau (le lobe principal de l'antenne) beaucoup plus haut que large. Sa précision est de 150 m en distance et 0,5° en azimut, mais il ne mesure pas l'altitude des avions.

Au printemps 1943, le XII. Fliegerkorps met en œuvre la "chasse de nuit obscure" (Dunkelnachtjagd ou Dunaja en allemand) qui mobilise de multiples stations radars constituant plusieurs lignes de défense statique. Ces stations Dunaja intègrent un radar de veille Freya, deux radars de poursuite Würzburg-Riese – l'un est qualifié de rouge, l'autre de bleu –, une radiobalise et une salle d'opération (Stellung Auswertung). A l'annonce d'un raid, les Jagddivisionen font décoller autant de chasseurs de nuit qu'il y a de Nachtjagdgebiete[3] concernées ; d'autres équipages sont mis en alerte dans leurs cockpits, prêts à relever ceux en vol[4]. Dans un premier temps, le chasseur attaché à une station tourne autour de la radiobalise et le Freya cherche les avions en approche. Pour initier une interception, le contrôleur (Jägerleitoffizier ou J.L.O.) attend que la trajectoire d'un bombardier l'amène à traverser diamétralement sa zone. Les données du Freya sont alors passées au Würzburg-Riese rouge qui se cale sur la cible, tandis que le Würzburg-Riese bleu piste le chasseur. Les relevés des deux radars de poursuite sont reportés sur une carte de situation (Seeburg Tisch) qui permet au J.L.O. de guider le chasseur par radio jusqu'à ce que le bombardier apparaisse sur les écrans de son Lichtenstein B/C ou en visuel.

La limitation du système est qu'il ne conduit au mieux qu'une interception toutes les 10-15 minutes. Face à une attaque de forte densité, il arrive – et ce sera le cas le 14/15 avril – que des stations se voient allouer deux chasseurs : le J.L.O. en contrôle un jusqu'au contact avec le bombardier ; il bascule ensuite sur le second pour aussitôt entamer une nouvelle interception, laissant le premier engager l'ennemi, puis revenir vers la radiobalise où le Würzburg-Riese bleu pourra plus tard le retrouver.

Radar de poursuite Würzburg-Riese

Sur la base du FuMG 39 T (D) Würzburg de conduite de tir de la Flak, Telefunken développe en 1941 le FuSE 65 Würzburg-Riese (Würzburg géant) muni d'une antenne parabolique de 7,4 m de diamètre. Il se caractérise par un lobe étroit, peu adapté à la recherche d'un avion, mais qui permet de localiser une cible avec une grande précision : 10 m en distance et 0,2° en orientation. Sa portée opérationnelle dans le contexte des raids britanniques est de l'ordre de 35 km[5] et, s'il est équipé du dispositif Kuh/Gemse, il peut identifier un appareil allemand en interrogeant son transpondeur FuG 25 A. [Photo d'un radar de la station "Lindwurm" au Danemark, via le site gyges.dk, avec une pensée toute particulière pour SES qui nous a récemment quittés.]

Jägerleitoffizier ou J.L.O. (contrôleur de chasse de la Luftwaffe)

Un J.L.O. à l'œuvre [Internet, source inconnue]. En 1943, les FuMG ne disposent pas d'écran panoramique présentant en 2D la position des avions autour de la station. La Nachtjagd utilise à la place la Seeburg Tisch (table Seeburg) dont la partie supérieure est un panneau de verre sur lequel sont marquées des références de navigation. Un étage plus bas, des opérateurs en liaison téléphonique avec les deux Würzburg-Riese manipulent deux projecteurs selon les relevés des radars. Des points de lumière rouge et vert[6], affichés du dessous, matérialisent ainsi le bombardier et le chasseur sur la Seeburg Tisch. D'autres opérateurs aux côtés du J.L.O. y ajoutent diverses indications : trajectoires, altitudes, vitesses, …

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[1] L'acronyme "radar" d'origine américaine ne se généralise chez les Alliés qu'en 1943 ; durant la Seconde Guerre mondiale, la Luftwaffe emploie le terme Funkmeßgerät (abrégé en FuMG ou FMG).

[2] Ces chiffres doivent être pris à titre indicatif car ils dépendent de la hauteur du radar au-dessus du niveau de la mer et des conditions atmosphériques.

[3] Zone de chasse de nuit couvrant un cercle de 36 km de rayon autour d'une station Dunaja.

[4] L'autonomie d'un Bf 110 est comprise entre 1h20 (Bf 110 G-4 lisse) et environ 3h00 (Bf 110 D ou E avec deux réservoirs largables de 300 l), mais il faut également tenir compte des pannes possibles, voire d'un chasseur de nuit endommagé par le tir défensif d'un bombardier ou à court de munitions. Sur la durée d'une attaque, plusieurs vagues de chasseurs se relaient donc pour occuper les Nachtjagdgebiete.

[5] Le Würzburg-Riese est cependant capable de suivre un avion à haute altitude jusqu'à 60 km.

[6] Paradoxalement, les données du Würzburg-Riese bleu sont projetées en vert, une couleur sans doute plus visible dans l'ambiance lumineuse de la salle d'opération.