14 avril 1943,
Ramrod 50 Repeat, Bruges, vers 16h30

Des deux opérations de bombardement que le No. 11 Group ré-active dans l'après-midi du 14 avril, le Ramrod 50 Repeat est la plus importante. Pour protéger un petit groupe de Whirlibombers qui vont attaquer en piqué la gare de triage de Bruges, elle implique six escadrons de Spitfire IX et un de Spitfire V. L'objectif se trouve en effet à portée des J.G. 1 et J.G. 26 dont les unités stationnent aux Pays-Bas, en Belgique et dans le nord de la France. Le plan est également assez sophistiqué ; il répartit les appareils en quatre formations qui constituent trois forces indépendantes :

  • les chasseurs-bombardiers et leur escorte rapprochée (Bombers and Escort) :
    • 8 Whirlwind du No. 137 Squadron de Manston,
    • No. 19 Squadron équipé de Spitfire V et basé à Fairlop (No. 121 Airfield du No. 83 Group), mais déplacé pour l'occasion à Hornchurch ;
  • escadre de couverture et de chasse libre (Escort Cover and Free Lance Wing) :
    • Nos. 453 (R.A.A.F.) et 122 Squadrons de la Wing de Hornchurch sur Spitfire IX ;
  • 1er échelon de chasse (1st Fighter Echelon) :
    • Nos. 331 et 332 (Norwegian) Squadrons de la Wing de North Weald (Spitfire IX) ;
  • 2e échelon de chasse (2nd Fighter Echelon) :
    • Nos. 341 (Free French) et 611 Squadrons de la Wing de Biggin Hill (Spitfire IX).

On prévoit que les Whirlibombers et leur escorte arrivent sur Bruges à moyenne altitude, l'escadre de couverture gardant un contact visuel depuis une position plus élevée. Le premier échelon de chasse doit verrouiller le côté nord du raid, d'une hauteur de 16000 pieds (5000 m), entre Pays-Bas et Belgique, et le deuxième échelon faire de même sur l'autre flanc, au-dessus du nord de la France. Avec plus de distance à parcourir, les formations opérant au nord partiront les premières. La Wing de North Weald volera plein est en direction de la pointe septentrionale de l'île de Walcheren. Démarrant de Manston, les chasseurs-bombardiers, leur escorte rapprochée et l'escadre de couverture emprunteront une route plus au sud et légèrement convergente, avant de tourner à droite vers l'objectif. Les trois formations traverseront la mer du Nord au ras de l'eau et débuteront simultanément leur montée, à l'approche de la côte belge, pour apparaître au même moment sur les écrans des radars allemands. De son côté, le deuxième échelon de chasse, engagé plus tard vers le sud-est, pourra prendre de l'altitude dès le territoire britannique, sans risquer d'alerter prématurément les défenses ennemies.

C'est à 15h40 approximativement que les appareils de North Weald et de Hornchurch prennent l'air. Les 19 Spitfire IX des Nos. 331 et 332 (Norwegian) Squadrons, qui composent le 1st Fighter Echelon, se regroupent en quelques minutes au-dessus de North Weald. A 15h50, ils débutent leur navigation à très basse altitude vers Walcheren. Les trois unités au départ de Hornchurch alignent 10 Spitfire VB & VC du No. 19 Squadron et 21 Spitfire IX des Nos. 453 (R.A.A.F.) et 122 Squadrons. Une fois formés, les avions mettent le cap au sud-sud-est pour rejoindre Manston. Ils y ont rendez-vous à 16h00 avec les Whirlibombers du No. 137 Squadron. Les graciles bimoteurs, qui emportent sous leurs ailes deux bombes de 250 livres (125 kg) à fusée instantanée, décollent rapidement et, sans attendre, le dispositif s'élance au ras des vagues de la mer du Nord, pointé sur les îles néerlandaises de Zélande.

Durant une douzaine de minutes, les pilotes se concentrent sur leurs commandes. Le vol en formation "at sea level" n'est pas un exercice anodin et plus d'un y a laissé sa peau! Enfin, à 16h13 précise, le leader gagne un peu de hauteur et vire à droite, imité par tous les autres. Manette des gaz en avant, manche en arrière, les machines escaladent le ciel. La visibilité est excellente, avec seulement quelques fines couches de nuages à partir de 20000 pieds (6000 m). Profitant de leur meilleure vitesse ascensionnelle, les Spitfire IX laissent les chasseurs-bombardiers en dessous. Tout en bas, voici la plage de Blankenberge[1] et la montée se poursuit ; l'escadre de couverture a atteint 18000 pieds (5500 m), tandis que ses protégés sont à 9000 (2700 m).

Cap sud-est, les pilotes continuent à prendre de l'altitude et repèrent Bruges, puis, au sud de la ville, la gare de triage qu'ils longent jusqu'à la dépasser. A 12000 pieds (3700 m), les Whirlibombers basculent l'un après l'autre sur le dos et piquent dans l'axe des voies, du sud-est vers le nord-ouest. Les bimoteurs larguent leurs projectiles, redressent à 7000 (2100 m) et remontent pour retrouver l'escorte rapprochée. Au total, 16 bombes de 250 livres tombent sur l'objectif. La plupart ravagent une longue rangée de hangars à locomotives dans la partie est ; deux bombes explosent au milieu des rails. Les appareils se regroupent et la formation poursuit en direction de la mer. Des pilotes aperçoivent deux ou trois avions qu'ils ne peuvent identifier à 10000 pieds (3000 m) au nord-est d'Ostende, mais tous repassent la côte sans incident à Blankenberge.

L'escadre de couverture a grimpé jusque 23000 pieds (7000 m) dans une atmosphère raréfiée. Grands rapaces, ses Spitfire IX effectuent deux cercles autour de Bruges durant le bombardement, puis la retraite des Whirlwind, prêts à fondre sur tout ennemi qui tenterait de s'interposer. Mais les chasseurs des Nos. 453 et 122 Squadrons n'observent que quelques traînées de condensation, très haut dans le ciel au-dessus du secteur d'Ostende, et la Wing de Hornchurch prend le chemin du retour.

Le scénario est presque identique pour les Norvégiens du 1st Fighter Echelon. La Wing de North Weald entame sa montée à 16h13 et franchit la pointe de Walcheren à 16000 pieds (4900 m), 17 minutes plus tard. Conservant une altitude de 15-16000 pieds, les appareils tournent à droite pour patrouiller la côte vers le sud-ouest. Aucun avion ennemi ne se montre, bien que le contrôle au sol ait prévenu de leur présence dans les alentours d'Ostende. Plusieurs aviateurs remarquent 8 bateaux ressemblant à des E-Boats[2] qui cheminent en direction du sud-ouest à environ 25 miles (40 km) du rivage, entre Knocke et Ostende. Les Spitfire font demi-tour au-dessus d'Ostende et reviennent à l'ouest de Walcheren d'où l'escadre, mission accomplie, retraverse la mer du Nord.

A Biggin Hill qui fournit le 2nd Fighter Echelon, 24 Spitfire IX des Nos. 341 (Free French) et 611 Squadrons ont décollé à 16h03. Après la prise de formation, le dispositif se dirige au sud-est à 16h10 et gagne de la hauteur pour atteindre la côte anglaise à Rye, 10 minutes plus tard, avec une altitude de 10000 pieds (3000 m). Dix autres minutes suffisent à franchir la Manche et la wing pénètre en France à 16000 pieds au nord de Berck. Dans leur zone de patrouille, les deux escadrons "balaient"[3] le ciel sur l'itinéraire Saint-Omer – Bergues (où les avions effectuent un 180° à droite) – Saint-Omer – Audruicq, sans lever le moindre gibier. Ils quittent le territoire occupé par Gravelines à 16h57, notant au passage un navire de 2000 tonnes près du brise-lames de Calais.

En fin d'après-midi, les unités engagées sont rentrées à leurs bases. Il n'y a pas eu de combat aérien ; les stations R.D.F. ont cependant permis d'estimer la réaction de la Luftwaffe à 45 appareils, dont 20 dans la région de Lille et 25 venus des Pays-Bas. Le No. 11 Group peut se féliciter d'un bombardement conduit avec précision, sans perte pour les assaillants. Ses chefs devront néanmoins attendre une autre occasion pour comptabiliser quelques victoires supplémentaires sur la chasse allemande…

JT, 7/4/15

*  *  *

Sources
  • Fighter Command – Report on Active Operations – Sunrise to Sunset, 14th April, 1943, TNA AIR 24/577.
  • O.R.B., No. 11 Group, TNA AIR 25/194.
  • No.11 Group Report on Ramrod No.50 (Repeat), TNA AIR 25/205.

 

 

[1] Blankenberghe sur les cartes de l'époque.

[2] E-Boat (pour Enemy Boat) : désignation britannique des vedettes rapides de la Kriegsmarine.

[3] Pour la Royal Air Force, ce type d'opération est un Fighter Sweep, du verbe to sweep (balayer). En français, on parlera volontiers de "ratissage".