Dans les postes de commandement et à Lison

Les civils français ne sont évidemment pas les seuls à se préoccuper des formations alliées qui les survolent. La protection de chasse sur la Normandie et la région parisienne relève du Jagdfliegerführer 3 ou Jafü 3[1]. Il est flanqué au nord par le Jafü 2, au sud-ouest par le Jafü 4 (créé le 1er avril), et le Höhere Jagdfliegerführer West[2] coordonne le tout. La responsabilité du Jafü 3 incombe à l'Oberst Walter Grabmann, mais celui-ci chapeaute aussi le Jagdfliegerführer Holland-Ruhrgebiet. En pratique, c'est l'Oberstleutnant – depuis le 1er avril 1943 – Gordon Gollob, son officier des opérations[3], qui dirige les chasseurs susceptibles d'engager le Rodeo 203. Le 14 avril, il dispose de plusieurs Staffeln (escadrilles) des Jagdgeschwadern 2 et 27[4] :

  • Stab/J.G. 2[5] à Beaumont-le-Roger avec environ 12 Fw 190 A ;
  • I./J.G. 2 à Tricqueville, dont dépendent les
    • Stab I./J.G. 2 sur Fw 190 A,
    • 1./J.G. 2 sur Fw 190 A,
    • 2./J.G. 2 sur Fw 190 A,
    • 3./J.G. 2 sur Fw 190 A,
    • 11.(Höh.)/J.G. 2 sur Bf 109 G[6],

avec au total environ 50 Fw 190 A et 16 Bf 109 G ;

  • 12./J.G. 2 à Evreux avec environ 15 Bf 109 G ;
  • I./J.G. 27 à Bernay, qui encadre les
    • Stab I./J.G. 27,
    • 1./J.G. 27,
    • 3./J.G. 27[7],

avec environ 25 Bf 109 G ;

soit un total général de 118 appareils (62 Fw 190 A et 56 Bf 109 G)[8].

Le Jafü 3 possède en propre une organisation de guidage de la chasse issue de son régiment de transmission, le Luftnachrichtenregiment 53 (Ln.-Rgt. 53). Elle subit à l'époque de profonds changements qui visent à une meilleure intégration des moyens. Après la campagne de 1940, la Luftwaffe a étendu son service du guet aérien (Flugmeldedienst) aux territoires conquis à l'ouest. Il s'agissait avant tout de détecter et de suivre les incursions alliées au-dessus du continent pour alerter la chasse, la Flak, de même que les sites menacés. En France occupée, le Flugmeldedienst reposait sur les postes d'observation (Flugwachen ou Fluwa), les radars (Funkmessgeräte) et les systèmes de communication du Luftgau Westfrankreich[9]. Avec un peu de retard, les Allemands ont réalisé le potentiel des radars pour guider les chasseurs en vol, poussant les Jafü 2 et 3 à établir des Funkmessstellungen[10] au sein de leurs Ln.-Rgt. 52 et 53. A partir de 1942, deux chaînes radars distinctes ont ainsi co-existé sur les côtes françaises : celle du guet aérien et celle de la chasse[11]. L'inévitable rationalisation intervient au printemps 1943 ; en Normandie, elle se traduit par le renforcement du Ln.-Rgt. 53 qui absorbe les stations radars du guet aérien :

  • la 21./Luftgau-Nachrichten-Regiment Westfrankreich, Stellung "Tausendfüssler" (mille-pattes)[12] à Théville, devient la 12./Ln.-Rgt. 53[13] ;
  • la 22./Luftgau-Nachrichten-Regiment Westfrankreich, Stellung "Distelfink" (chardonneret) à Douvres, devient la 8./Ln.-Rgt. 53 ;
  • la 23./Luftgau-Nachrichten-Regiment Westfrankreich, Stellung "Auerhahn" (grand tétras) au cap d'Antifer, devient la 5./Ln.-Rgt. 53.

Avec "Igel" (hérisson) tenue par la 4./Ln.-Rgt. 53 près d'Isigny, ces stations couvrent la baie de Seine.

En l'occurrence, le Rodeo 203 approche du Calvados entre "Distelfink" à l'ouest de Douvres (2 Freya et 2 Würzburg-Riese) et "Igel" à l'ouest de la pointe de la Percée (un Freya et 2 Würzburg-Riese). L'information parvient rapidement au Jafü 3 à Deauville et à son contrôleur qui semble officier depuis Beaumont-le-Roger, au poste de commandement de la 2e escadre. Aussitôt, Tricqueville reçoit l'ordre de faire décoller deux Staffeln du I./J.G. 2. Du moment où les Fw 190 ont pris l'air, le contrôleur allemand renseigne les pilotes en continu sur la position et l'altitude des avions ennemis. Ses messages vocaux transitent par câbles jusqu'à un poste V.H.F. installé près de Caen pour communiquer avec les chasseurs. L'indicatif du Jafü 3 est modifié chaque mois, ceux des unités navigantes, ainsi que la fréquence utilisée, cinq fois par mois ; néanmoins, le service britannique d'écoute radio – le 'Y' Service – s'attache à copier tous les échanges avec la station de Caen. Le succès d'une opération et la vie des pilotes tenaient parfois à ce fil-là!

Pour l'attaque au sol, le No. 411 Squadron s'est disposé en trois fois deux paires largement espacées. Les Spitfire oscillent entre la proximité du sol, où la Flak perd de son efficacité, et un peu d'altitude, qui facilite le repérage des cibles. Le Squadron Leader Ball conduit les deux paires de la Section Rouge le long de la double voie du chemin de fer. Le ballast traverse le bocage tantôt à la hauteur des prairies, tantôt au-dessus. Des ponts et des passages à niveau défilent, une gare… Les pilotes guettent le panache de vapeur blanche qui trahira la présence d'une locomotive[14]. A leur gauche, le Flight Lieutenant Semple et la Section Jaune maraudent au sud de la ligne, tandis que plus loin encore la Section Bleue du Flight Lieutenant Johnstone écume l'intérieur des terres. Durant les premières minutes, les pilotes ne détectent aucun objectif.

Carte postale : Lison - La gare

La gare de Lison entre les deux guerres mondiales (coll. JT).

Carte postale : Lison - Vue générale de la gare

Le bâtiment voyageurs se trouve à l'arrière-plan au centre-gauche ; à gauche, la grande cheminée de la briqueterie et, à droite, deux châteaux d'eau – indispensables aux locomotives à vapeur (coll. JT).

En gare de Lison, le train de messagerie[15] 4306 s'ébranle lourdement vers Bayeux, tiré par une 230[16] suivie de son tender ; un wagon portant un affût quadruple de canons de 20 mm et ses servants lui est attelé. Le convoi traverse le passage à niveau, puis prend de la vitesse en longeant l'immense bâtiment de la briqueterie. A cet instant, le téléphone sonne. Avec la répétition des mitraillages anglais, le préposé prend en priorité les appels des gares voisines et celui-ci vient du Molay-Littry. L'échange est bref : des avions arrivent! Il actionne aussitôt les klaxons de voiture qui préviennent d'une attaque aérienne. Les cheminots et les voyageurs présents n'ont que quelques secondes ; ils se précipitent vers les abris bétonnés construits en surface dans la gare et le triage voisin. Au dehors, les bruits de moteur se font plus menaçants, ponctués bientôt par le tactactac des canons et mitrailleuses des avions.

Carte postale : La locomotive 230-609

Le site Forum et galerie de cartes postales anciennes de France et sa collection de locomotives à vapeur rassemblée par Rigouard nous permettent d'illustrer une 230 typique de la Région Ouest. Cette machine "compound, à 4 cylindres, tiroirs cylindriques, pour trains express", initialement immatriculée 2809, a été construite par Henschel en 1907 pour la Compagnie des Chemins de Fer de l'Ouest. Au gré des évolutions du réseau, elle devient la 230-609 Etat en 1912, puis la 230 C 609 de la S.N.C.F. en 1938 (durant la Seconde guerre mondiale, les immatriculations d'avant 1938 restent couramment utilisées).

De l'autre côté de la Manche, on analyse avec attention tous les renseignements susceptibles de révéler la situation aérienne en Normandie. Dans la salle de filtrage du No. 11 Group à Stanmore, le Squadron Leader Daniel Meinertzhagen est le maître des radars du sud-est de l'Angleterre. Comme Filter Room Controller, il supervise l'agrégation dans l'espace et le temps des multiples relevés reçus des stations sur la côte pour les traduire en pistes radar caractérisées par une identification (ami, hostile ou inconnu), une désignation, un nombre d'appareils, une altitude et une direction. Il peut demander à une station de suivre plus particulièrement certaines pistes et d'en ignorer d'autres. Son rôle est central car les informations que produit la salle de filtrage sont téléphonées à la salle d'opération du group à Uxbridge et aux salles d'opération de ses secteurs à Tangmere, Kenley, Biggin Hill, Hornchurch, North Weald, Northolt et Debden[17].

Meinertzhagen a pris son poste à 13h30 et un calme précaire règne depuis. A deux reprises, des formations ennemies ont été détectées, mais loin au-dessus du continent. C'était sans doute des patrouilles lancées contre des avions de reconnaissance britanniques. A partir de 14h45, la tension monte un peu parmi le personnel dans l'attente des événements provoqués par le Rodeo 203. Chaque minute qui passe augmente les chances des Wings de Kenley et de Tangmere de sortir de France sans dommage.

La Normandie est en limite de portée des radars britanniques et la première indication d'une réaction allemande est une interception radio que le 'Y' Service téléphone à la salle d'opération d'Uxbridge : 15h00, le contrôle de Caen (Jafü 3) signale sur 41,0 Mc/s[18] que 40 appareils ennemis approchent de Caen entre 3000 et 7000 m. A 15h04, la salle de filtrage génère une piste radar désignée Raid 32 pour plus de 12 appareils, sans donnée d'altitude, dans le secteur de Tricqueville. Quatre minutes plus tard, un Raid 33, de même force et volant à 20000 pieds ("12+/20" suivant la notation de l'époque), apparaît près de Courtrai ; il est sans lien avec le Rodeo 203 et rentre rapidement à sa base. Un nouveau rapport du 'Y' Service est arrivé entretemps à Uxbridge : 15h03, le Jafü 3 dirige ses chasseurs vers Bayeux et envoie une autre formation au large de Barfleur pour couper la route des Anglais. Cette deuxième formation semble correspondre au Raid 34, "12+/-", que les filtreurs situent initialement aux environs de Tricqueville. Vers 15h10, Meinertzhagen peut relâcher son attention! Le Rodeo 203 est en train de gagner la mer et, sauf imprévu, la chasse allemande ne pourra plus le rattraper. D'autant que celle-ci a également ses difficultés comme en témoigne un message intercepté à 15h09 d'un pilote allemand qui rend compte qu'il va devoir se poser dans la nature[19].

*  *  *

 

 

[1] Le terme Jagdfliegerführer 3 signifie littéralement "chef des chasseurs 3" ; on le traduira plutôt par "3e Commandement de la chasse".

[2] Höhere Jagdfliegerführer West : Haut commandement des chasseurs à l'ouest.

[3] Le Ia/Jafü 3 selon la terminologie militaire allemande.

[4] Jagdgeschwader (ou J.G.) : escadre de chasse.

[5] Stab/J.G. 2 : état-major de la J.G. 2 ; I./J.G. 2 : 1er groupe (I. Gruppe) de la J.G. 2 ; 1./J.G. 2 : 1ère escadrille (1. Staffel) de la J.G. 2.

[6] La 11.(Höhe)/J.G. 2 est spécialisée dans le combat à haute altitude où le Messerschmitt Bf 109 G, en particulier les variantes G-1 et G-3 à cabine pressurisée, se montre plus à l'aise que le Focke-Wulf Fw 190 A.

[7] La 2./J.G. 27 stationne alors à Leeuwarden, dans le secteur du Jafü Holland-Ruhrgebiet. Par ailleurs, le I./J.G. 27 doit déménager de Bernay à Poix en fin de journée et rejoindre le Jafü 2.

[8] A supposer que ces appareils soient tous disponibles, les unités n'ont pas suffisamment de pilotes pour les faire voler en même temps. L'effectif opérationnel se situe sans doute plus près de 80 chasseurs.

[9] Luftgau Westfrankreich : Région aérienne de l'ouest de la France.

[10] Funkmessstellung : station radar.

[11] Sans parler des radars de conduite de la Flak, ni de ceux de la Kriegsmarine!

[12] Les stations radars de la Luftwaffe portent des noms d'animaux dont la première lettre fait référence à la localité d'importance la plus proche. Au début de 1943, elles sont en général équipées d'un Freya pour la détection à longue portée (120 km sur un avion volant à 8000 m d'altitude) et de deux Würzburg-Riese qui permettent un suivi précis et une mesure d'altitude dans un rayon de 60 km.

[13] 12./Ln.-Rgt. 53 : 12e compagnie du Ln.-Rgt. 53.

[14] La cheminée d'une locomotive rejette pour l'essentiel la vapeur d'eau qui permet de la propulser, mais il s'y mêle aussi les fumées noires produites par la combustion du charbon dans le foyer.

[15] Un train de messagerie transporte des colis, et parfois quelques voyageurs, à une vitesse plus rapide qu'un train de marchandises classique.

[16] Désigne une locomotive qui possède deux essieux porteurs à l'avant, trois essieux moteurs et aucun essieu porteur à l'arrière (2-3-0).

[17] Ces différentes salles d'opération se partagent les responsabilités de la manière suivante : celle du group décide de l'attribution des moyens aériens – faire décoller une wing, un escadron, un flight ou une section dans un but donné – et celles des secteurs guident ou assistent les formations en vol par radio depuis le sol.

[18] On parlera aujourd'hui de MHz.

[19] Il s'agit très certainement du Fw 190 A-4 W.Nr. 0695 du I./J.G. 2 qui effectue un atterrissage d'urgence près de Honfleur, suite à une panne de moteur (pilote indemne, avion endommagé à 10%). Le Jafü 3 perd deux autres appareils sur problème moteur ce jour-là :

  • un Fw 190 A-4 du I./J.G. 2 (W.Nr. 2303, Feldwebel Gerhard Schmalenberg tué) ;
  • un Bf 109 G-4 de la 1./J.G. 27 (W.Nr. 16182 "4 Blanc", Leutnant Paul Rautenberg disparu).