Les Retours

A une soixantaine de kilomètres au nord de Lison, un aviateur se maintient à flot, survolé par quelques camarades. Il est 15h12 quand le Jafü 3 signale une nouvelle formation ennemie, environ 30 km au nord-est de Barfleur, à une altitude de 6000-8500 m. En fait de nouvelle formation, ce sont les équipiers de Johnstone qui ont gagné de la hauteur pour que leur contrôle en Angleterre puisse obtenir des relèvements précis[1] et qui apparaissent dès lors sur les radars de la Luftwaffe. A 15h14, des chasseurs allemands sont tout proches de la Section Bleue du 411, mais le Jafü 3 les rappelle presque aussitôt. Car la Wing de Kenley au complet menace de leur tomber dessus! Comme prévu, les deux escadrons de Spitfire IX ont décrit une large courbe à 10000 pieds (3000 m) sur la partie nord-ouest du Calvados, en protégeant les arrières du Rodeo 203. Leurs pilotes n'ont rencontré aucune opposition depuis le sol, ni dans les airs. Averti des déboires de Hobo Blue One alors que la wing sortait de France à 5 miles (8 km) à l'ouest d'Isigny, 'Johnnie' Johnson emmène ses Canadiens au-dessus du naufragé, sans soupçonner qu'il force une escadrille allemande à se retirer. Les Spitfire IX restent une dizaine de minutes sur zone et s'assurent de l'absence de danger immédiat. Puis Johnson met le cap sur l'Angleterre avec le gros de l'escadre dans l'intention de se ravitailler en essence à Westhampnett et de revenir au plus vite. Il laisse les Sections Jaune et Bleue du No. 403 Squadron qui devront couvrir le dinghy aussi longtemps que possible[2]. Leurs leaders, les Flight Lieutenants Hugh Godefroy et 'Charlie' Magwood, sont très expérimentés et sauront faire au mieux[3].

Pour une raison non précisée, le Flying Officer 'Dean' MacDonald (Jaune 3) et le Sergeant Hamilton (Jaune 4) interrompent leur veille[4] et rentrent à Kenley où ils se poseront à 15h55. Ils sont encore six à tourner lentement au-dessus du dinghy, sans jamais cesser de surveiller le ciel à la recherche de chasseurs allemands. Le temps s'étire en longueur et l'essence baisse. Finalement, peu après 16 heures, les derniers aviateurs doivent se résoudre au retour. Un dernier battement d'aile et le canot jaune disparaît derrière les avions, seul sur une mer vide.

Le Rodeo 203 a regagné l'Angleterre en ordre dispersé par Selsey Bill, une avancée de terre au sud de Chichester. Le Flying Officer Barber (Bleu 4 du No. 411 Squadron) est le premier à se poser sur l'aérodrome de Westhampnett à 15h30. Trois pilotes de son escadron le suivent quelques minutes plus tard[5] ; ce sont ensuite trois Spitfire du 485 qui rentrent au bercail vers 15h40. Le ciel s'encombre alors quand plusieurs groupes totalisant 23 appareils se présentent à l'atterrissage aux alentours de 15h45. Successivement, les sections prennent de la distance pour passer l'angle nord-ouest du terrain à la queue leu leu. Avec la proximité de Tangmere à l'est, le circuit s'effectue par la droite. Vitesse 160 miles à l'heure (260 km/h), train et volets sortis, hélice au petit pas, verrière ouverte, siège en position haute. Dernier virage, quatre Spitfire, avec un léger écart latéral, s'alignent sur l'axe nord-est/sud-ouest. Vitesse 90 miles à l'heure (145 km/h), le leader soigne sa trajectoire, ses ailiers se calent sur lui. La bande d'herbe approche, on arrondit doucement et c'est le contact avec le plancher des vaches. Volets rentrés, les avions dégagent la piste en cahotant sur le sol inégal et roulent vers les dispersals en suivant les indications des rampants. Derrière, une autre section retrouve le sol.

Sept appareils du 485 se posent encore à 15h50. Dix minutes plus tard, c'est au tour de la totalité du 610. Ensuite, on attend l'arrière-garde du 403 pendant une demi-heure qui n'en finit pas. A 16h30, le Flying Officer Fowlow (Bleu 3) et le Sergeant Brown (Bleu 4), qui ont sans doute dérivé vers l'est et dont les réservoirs sont vides, atterrissent à Ford, le premier aérodrome rencontré. Au même moment, les quatre derniers appareils touchent terre à Westhampnett. Les machines se rangent sur les bords du terrain, leurs moteurs tournent quelques instants au ralenti avant de s'étouffer ; les pales d'hélice s'immobilisent… contact électrique coupé, robinet d'essence fermé. Les pilotes savourent un silence dont ils avaient oublié l'existence, respirent un air frais qui ne sort pas d'un tube. Ils déconnectent les prises radio et oxygène, dégrafent le harnais et s'extraient maladroitement de leur cockpit… muscles engourdis, corps vidé! Les premiers mots sont pour le mécanicien. Il ne reste que les soixante-dix centimètres entre l'emplanture de l'aile et le sol. Le casque retiré laisse les cheveux en bataille ; la plupart sortent une cigarette. On retrouve les copains pour échanger des informations, des impressions, partager la joie d'être rentré. Tous savent qu'un Flight Lieutenant du 411 est à la baille près de la côte du Cotentin. Un autre n'a plus été vu après une attaque de locomotive ; son essence est épuisée : le rapport le mentionnera comme "missing". Tout autour, on s'active pour ravitailler les avions.

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[1] La qualité d'une liaison air-sol en radiotéléphonie dépend de la distance et de l'altitude de l'avion.

[2] Il est fort difficile pour un aviateur de repérer à vue un canot pneumatique – même de couleur jaune – au milieu de l'immensité marine. Dans les circonstances du Rodeo 203, on cherche à maintenir une veille permanente au-dessus du pilote tombé en mer afin de pouvoir guider vers lui une vedette ou un hydravion de sauvetage.

[3] Magwood, alors 'B' Flight Commander, sera nommé C.O. du 403 le 20 avril. Godefroy, jusque-là 'A' Flight Commander, lui succèdera le 13 juin, avant de remplacer Johnson à la tête de la wing canadienne le 11 septembre 1943.

[4] Si c'est un problème technique, il doit être bénin puisque les deux Spitfire (BS534 et EN129) repartent 45 minutes plus tard en patrouille A.S.R.

[5] On trouvera le détail des retours dans la Rodeo 203, Chronologie.