Massacre dans l'Aber-Vrac'h

Avec le recul du temps, le Roadstead 57 apparaît d'abord comme un terrible et inutile gâchis. Des hommes avaient courageusement risqué leur existence et certains avaient péri, les uns pour réduire la menace des vedettes lance-torpilles allemandes, d'autres pour repousser les précédents, d'autres encore s'occupaient à des tâches routinières quand le combat les avait surpris. Le résultat n'avait rien de très glorieux :

  • un navire d'entretien des balises coulé, causant la mort de trois marins civils ;
  • un Fw 190 détruit et son pilote tué par sa propre DCA ;
  • l'équipage d'un avion de transport périmé et sans défense abattu ;
  • un pilote britannique exécuté aux commandes de son Whirlwind déjà endommagé.

Rien de tout cela ne devait hâter la fin du conflit. Néanmoins, pour cruelles qu'elles soient, ces pertes étaient peut-être inévitables dans la guerre au jour le jour contre l'ordre nazi. Une autre perspective se dessine en effet lorsque l'on découvre que les protagonistes du 14 avril 1943 allaient de nouveau s'affronter dans les semaines et les mois à venir.

Il y eut d'abord le 30 avril 1943. Ce matin-là, le No. 65 Squadron envoya 7 Spitfire VB et VC (L.R.) en reconnaissance maritime au large de la Bretagne :

S/L. J. E. Storrar, D.F.C.     O.C., 65 Sqdn.
F/Lt. R. Heap      
F/O. M. J. Wright     'A' Flt.
P/O. J. A. W. Long     'A' Flt.
F/Sgt. J. W. Clarke      
Sgt. W. E. Peet     'A' Flt.
Sgt. A. Standrin     'A' Flt.

Cinq des pilotes qui décollèrent de Perranporth à 11h12 avaient pris part 16 jours plus tôt au Roadstead 57. Volant sous la couche nuageuse, la formation tomba à 11h44 sur un bâtiment qui naviguait à 20 miles (32 km) à l'ouest d'Ouessant et battait, bien visible, un pavillon rouge à croix gammée. Les pilotes identifièrent un mouilleur de mines de 1000 tonneaux ou plus qu'ils attaquèrent au canon et à la mitrailleuse. A leur départ, l'Allemand accusait une sérieuse gîte sur tribord et brûlait en son milieu. Il s'était pourtant bien défendu puisque le Pilot Officer Long dût poser son Spitfire VB endommagé à Predannack, le terrain le plus proche. Les autres appareils rentrèrent à Perranporth à 12h13. Dans l'après-midi, 4 Whirlibombers accompagnés de 23 Spitfire s'envolèrent pour achever le navire blessé, mais ne trouvèrent qu'une patrouille de quatre Fw 190 qui disparut aussitôt dans les nuages. L'Immelmann, car c'était lui, avait pu s'échapper et comptait un tué et 20 blessés, dont 15 artilleurs de Flak.

Plus significatif encore fut le Roadstead 74 le 11 août 1943. Sur des renseignements indiquant la présence de E-Boats dans l'Aber-Vrac'h, le No. 10 Group renouvela l'opération du 14 avril. La force d'attaque comprenait cette fois 8 chasseurs-bombardiers Whirlwind du No. 263 Squadron[1] et 20 Spitfire VB/VC de la Wing devenue polonaise de Portreath. Toujours stationnés à Warmwell, les Whirlwind firent escale à Predannack d'où ils redécollèrent à 14h54 pour leur rendez-vous avec les chasseurs d'accompagnement. Huit Spitfire anti-Flak du No. 302 (Polish) Squadron volaient en avant du dispositif, tandis que les 12 appareils du 317 assuraient l'escorte rapprochée des Whirlwind. Après une bonne navigation, le leader du 302 réussit à amener le Roadstead 74 dans une position tactique favorable pour aborder l'embouchure de l'Aber-Vrac'h où 7 E-Boats et un chalutier armé mouillaient près de la jetée de Landéda. Les vedettes appartenaient aux 4. et 5. S-Flottillen et préparaient une sortie de torpillage en baie de Plymouth. Elles furent totalement surprises par l'attaque. Plongeant d'une altitude de 800 pieds (250 m), soleil dans le dos, les Spitfire anti-Flak balayèrent avec leurs armes de bord les bateaux dont les équipages se précipitaient à l'eau ou tentaient sous le feu d'arracher les bâches qui couvraient leurs canons anti-aériens. Les Whirlibombers suivirent immédiatement et engagèrent 6 navires à la bombe de 250 livres. Au milieu des explosions, la Flak côtière intervint rageusement, mais sans grand succès : un Whirlwind eut une nacelle moteur percée d'une unique balle de mitrailleuse! De leur côté, les pilotes alliés revendiquèrent 4 E-Boats et le chalutier armé totalement détruits, plus une cinquième vedette laissée en flammes. L'O.R.B. du No. 263 Squadron put ainsi évoquer "the massacre at the Aber Vrach River", alors qu'affluaient les télégrammes de félicitation. Une équipe des British Movietone News arriva même à Warmwell le 13 août pour filmer les pilotes de Whirlwind et interviewer le Squadron Leader Baker. Comme souvent, les assaillants avaient surestimé leur victoire. Il n'en reste pas moins que des 7 S-Boote attaquées, la S 121 fut détruite par deux bombes qui tuèrent son commandant, l'Oberleutnant zur See Johann-Konrad Klocke[2], et 11 membres d'équipage, la S 117 subit de gros dégâts, quatre autres vedettes furent plus légèrement touchées et seule la S 110 s'en sortit sans dommage.

 

JT, 7/7/10 (revu le 2/5/19)

*  *  *

 

 

[1] Squadron Leader E. R. Baker, D.F.C., Sergeant H. M. Proctor, Flight Lieutenant D. G. Ross, Pilot Officer N. P. Blacklock, Flight Lieutenant J. E. McClure, D.F.C., Sergeant G. A. Wood, Warrant Officer D. F. J. Tebbit et Sergeant J. B. Purkis.

[2] Il était un des vainqueurs allemands de l'attaque contre le convoi P.W. 323 dans la nuit du 13/14 avril 1943. Sa S 121 avait en effet torpillé le cargo Stanlake de 1742 GRT.