Combats au-dessus de Crozon

Dans une formation un peu relâchée, le Roadstead 57 se repliait vers la mer d'Iroise. La Section Rouge du 65 approchait de Tréjout[1] à 500 pieds (150 m) quand son chef, le Squadron Leader James Storrar, aperçut sur la gauche et un peu plus haut un monomoteur à train fixe aux lignes massives qui volait vers l'est[2]. Suivi à quelque distance par son ailier, Rouge 1 bascula son Spitfire dans un virage ascensionnel à la poursuite de ce que les deux pilotes identifièrent comme un Junkers W 34[3]. Cet avion de servitude opérait avec le Ld.Abt. 4[4] et son équipage ne comprit peut-être jamais dans quel guêpier il s'était fourré. Alors qu'il manœuvrait pour se mettre en position de tir, Storrar repéra deux Fw 190 qui tournaient derrière sa Section Rouge à 1000 pieds (300 m) de hauteur. Il ajusta hâtivement le Junkers et lui décocha une rafale qui n'eut pas d'effet. Sans attendre, il reprit son virage afin de faire face à la nouvelle menace, mais les Focke-Wulf, vite perdus de vue, restèrent invisibles. Dans l'intervalle, le Pilot Officer John Long (Rouge 2) s'était glissé dans la queue du Junkers. Ayant aligné la forme désuète dans son collimateur, il pressa la détente de ses deux canons de 20 mm et quatre mitrailleuses de .303[5]. Un tir de deux secondes suffit : des impacts d'obus et de balles incendiaires de Wilde coururent sur toute la cellule de l'appareil ennemi qui s'embrasa, partit en piqué et explosa au contact du sol. Seulement deux minutes s'étaient écoulées depuis l'attaque des navires devant Camaret. Les corps des trois occupants du Junkers W 34 he W.Nr. 2751[6] furent retrouvés parmi les débris. L'Unteroffizier Richard Steffens (pilote, âgé de 36 ans), l'Obergefreiter Hans Szczepaniak (radio, 23 ans) et l'Unteroffizier Ferdinand Mählmann (mécanicien, 27 ans) reposent aujourd'hui au Cimetière militaire allemand de Ploudaniel-Lesneven[7].

Tandis que se scellait le destin du Junkers et de son équipage, un autre Spitfire de la Section Rouge engagea un curieux duel contre une pièce de Flak. Survolant la presqu'île de Crozon légèrement embrumée, le Flight Sergeant D. I. Smith (Rouge 3) distingua soudain une position antiaérienne qui abritait un projecteur et un canon Bofors[8]. Les servants de l'arme étaient en train de pointer leur tube dans sa direction, mais Smith fut plus rapide. Il ouvrit un feu meurtrier et vit les hommes s'effondrer, fauchés par la mitraille.

Les rapports de la R.A.F. mentionnent un autre heurt avec la Luftwaffe avant que le Roadstead 57 ne franchisse la côte. Cette fois, c'est Philip Harvey, le leader des Whirlwind, qui observa un Junkers W 34 croiser tranquillement sa route à 500 pieds au-dessus de Kersiguénou[9]. L'Allemand paraissait tout à fait inconscient des combats en cours. Harvey se plaça dans son arrière gauche et tira une rafale à 400 m de distance. Il ne releva aucun coup au but et reprit son cap sans insister.

Peu avant 16h20, les appareils britanniques étaient au-dessus de la mer d'Iroise. A deux miles (3 km) au large, leurs pilotes notèrent encore un convoi de trois navires d'environ 1000 tonneaux chacun qui naviguaient vers le sud depuis la pointe du Toulinguet. La formation vira ensuite au nord-nord-ouest pour suivre le chenal du Four à l'altitude zéro[10]. Vers 16h25, elle passait au niveau de l'île d'Ouessant et la côte française commença à s'effacer derrière les avions.

Après avoir annoncé son intention d'effectuer un atterrissage forcé en territoire ennemi, le Sergeant Macaulay réussit à reprendre le contrôle de son Whirlwind. Résolu dès lors à rejoindre l'Angleterre, il échappa à la défense antiaérienne allemande et tenta de gagner la Manche. Il se traînait à faible altitude au sud-est de l'île d'Ouessant quand il fut surpris par le Fw 190 du Leutnant Wilhelm Godt de la 8./J.G. 2 qui l'abattit dans la mer à 16h26[11].

De fait, la Luftwaffe était sur les talons du Roadstead 57. Le rapport des écoutes radio effectuées par le "Y" Service nous livre quelques fragmentaires indications[12] :

  • 16h20 : les pilotes allemands signalent des avions (amis ou ennemis?) au-dessus et à gauche ;
  • 16h28 : le contrôle au sol situe les Anglais à 60 km au nord-ouest de Brest.

La formation de la R.A.F. échappa cependant à ses poursuivants qui finirent par faire demi-tour. Elle atteignit l'Angleterre à Land's End, l'extrémité la plus occidentale de la Cornouailles. De là, les quatre Whirlwind survivants du No. 263 Squadron se dirigèrent sur Predannack où ils atterrirent à 17h05. Un peu plus au nord, les Spitfire du 65 se posèrent à Perranporth vers 17h10 – 17h15.

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[1] Tréjout se situe 6 km à l'est de Camaret.

[2] Le Composite Report (synthèse des rapports des unités engagées) relatif au Roadstead 57, très confus par ailleurs, affirme que l'appareil se dirigeait vers le sud.

[3] Monoplan cantilever à train fixe et revêtement en tôle de duralumin ondulée, le Junkers W 33/W 34 était un développement du Junkers F 13 pour le transport du fret et du courrier. Il fut conçu par Hermann Pohlmann et fit son premier vol le 17 juin 1926. Les désignations W 33 et W 34 recouvraient principalement des différences de motorisation. Le Junkers W 34 fut très utilisé par la Luftwaffe dès 1933.

[4] Luftdienst-Abteilung 4 : 4e détachement de service aérien.

[5] 0,303 pouces, soit un calibre de 7,7 mm.

[6] Construit par Junkers Flugzeugwerke A.G. et immatriculé D-2689, il fut livré en décembre 1933 à la Deutsche Verkehrsfliegerschule (D.V.S.), une école de pilotage "civile" visant à la reconstitution, puis au développement de l'arme aérienne allemande. La Luftwaffe en prit possession par la suite.

[7] Le rapport journalier des pertes de la Luftflotte 3 indique comme cause de la perte du Junkers "Absturz infolge Zerstörerbeschuss". Les Allemands semblent donc avoir cru qu'il fut victime d'un Whirlwind (Zerstörer).

[8] C'était peut-être une pièce de la 5./Marine-Flak-Abteilung 804 (5e batterie du bataillon antiaérien de marine 804) qui déployait 9 canons 4cm Flak 28 Bofors autour de Poulmic.

[9] Si les comptes rendus de la R.A.F. font bien état de 2 Junkers W 34, il n'est pas exclu que Storrar, Long et Harvey aient attaqué le même appareil (Tréjout et Kersiguénou sont en effet très proches).

[10] Donc en empruntant le chemin inverse de celui de l'aller.

[11] Un document allemand localise la chute du Whirlwind à 40 km à l'ouest de Brest. Le nom du Sgt. John Macaulay, originaire de Blyth dans le Northumberland et âgé de 23 ans, figure sur le panneau 157 du Runnymede Memorial.

[12] L'escadrille allemande ne fut à aucun moment repérée par les stations R.D.F. britanniques.