Le retour (1) : 1h45 à 2h30

Comment raconter le retour des équipages, étalés sur plusieurs centaines de kilomètres, qui vivent des expériences tellement diverses? La majorité retraverse la France sans incident, tandis que des comètes rougeâtres s'allument dans la nuit alentour, tiennent l'air un moment, puis chutent pour disparaître dans une explosion lointaine et silencieuse. Des mitrailleurs aux aguets, qui ne cessent de manœuvrer leur tourelle, distinguent parfois une lueur ténue ou une forme sombre un peu trop proche. La plupart du temps, une rafale de Browning .303[1] suivie d'un vigoureux corkscrew suffit à écarter la menace. Mais il y a aussi ceux dont la vie s'arrête brutalement sous le tir soudain et dévastateur d'un ennemi qui s'est glissé à bout portant dans leur sillage. Personne ne témoignera de leur fin : les impacts sur le métal, le feu, l'avion qui bascule dans le vide… l'intercom est mort, un équipier est affalé à son poste, un autre semble tétanisé ; le pilote crispé sur ses commandes fait signe de sauter, vite! Chaque aviateur a répété la procédure d'évacuation, mais alors c'était un jeu! Là, dans la carlingue éclairée par les flammes, l'homme est engoncé sous les couches de vêtements et les équipements de vol, les accélérations le collent à la machine. Il doit se libérer du câble du téléphone, du tube d'oxygène et de la ceinture de sécurité, attraper à tâtons son parachute, l'accrocher au harnais, gagner une trappe…

Crew bail out! (1946)

Sautez! (Crew bail out!, Dennis Adams, 1946).

Ce Halifax est condamné! Il a sans doute été touché au niveau de la tuyauterie d'interconnexion des réservoirs d'aile et l'essence qui s'en échappe alimente l'incendie. Le pilote tente désespérément de maintenir le lourd quadrimoteur en ligne de vol pour donner le temps à ses équipiers d'évacuer par la trappe de nez. On ne sait ce qu'il advient du mitrailleur de queue. [Australian War Memorial ART25693, Canberra.]

La route du retour entre 1h45 et 2h30

La route du retour entre 1h45 et 2h30.

Les avions de tête pénètrent la "ligne Kammhuber" peu avant que le dernier Lancaster ne largue ses bombes sur Stuttgart, 300 km en arrière, à 1h45. Coup sur coup, les chasseurs du II./N.J.G. 4 détruisent deux bombardiers qui se sont aventurés, au sud de leur route, dans les Nachtjagdgebiete du N.J.R.F. 9 :

  • 1h46[2] – Le Wellington 425-L tombe à Mussey-sur-Marne, abattu à 2900 m d'altitude par le Leutnant Franz Draude de la 4./N.J.G. 4. Les six hommes de l'équipage mixte canadien français / anglais du Pilot Officer A. T. Doucette, D.F.C., de la R.C.A.F. sont tués.
  • 1h48 – Le Stirling 90-P du Pilot Officer R. J. Beldin s'écrase près de Soudé-Notre-Dame-ou-le-Petit, victime du Hauptmann Otto Materne de la même 4./N.J.G. 4, qui l'attaque par deux fois à 2000 m. Beldin s'en sort miraculeusement et sera fait prisonnier ; il n'y aura pas d'autre survivant parmi ses six équipiers.

Huit minutes plus tard, le N.J.R.F. 7 enregistre sa première victoire de la nuit sur un appareil navigant beaucoup plus au nord que ses congénères :

  • 1h56 – Le Stirling 149-M tombe un kilomètre à l'ouest de l'aérodrome de Charleville, foudroyé à 2900 m par l'Oberleutnant Rudolf Altendorf aux commandes d'un Bf 110 de la 2./N.J.G. 4. Tout l'équipage (sept hommes) du Pilot Officer D. B. White (R.C.A.F.) est tué.

Entre-temps, le Wellington 431-T du Sergeant J. Morton est intercepté à 10 000 pieds (3000 m) dans la région de Nancy à 1h50. La rencontre se prolonge jusqu'au niveau du sol et le bimoteur est légèrement endommagé, mais il fait mieux que se défendre puisque son mitrailleur arrière, le Sergeant T. Bell, revendique la destruction de deux Messerschmitt 110[3]. A la différence des trois bombardiers abattus entre 1h46 et 1h56, le 431-T suivait exactement la route prévue. Elle traverse la ceinture de chasse de nuit au nord du N.J.R.F. 9, puis dans la partie sud du N.J.R.F. 8 qui ouvre son score avec un Y-Aircraft de la P.F.F. :

  • 1h59 – Volant à 3300 m, le Stirling 7-E soutient trois attaques de l'Oberleutnant Kurt Fladrich de la 9./N.J.G. 4 avant de tomber 12 km à l'est de Reims. L'équipage du Pilot Officer J. R. T. Taylor, D.F.C., réussit à évacuer le quadrimoteur en perdition et tous auront la vie sauve (cinq prisonniers et deux évadés).

Les engagements se poursuivent sur la trajectoire nominale du stream, à la jonction des N.J.R.F. 8 et 9. A 2h05, le Wellington 427-H du Sergeant J. D. Hamilton de la R.C.A.F. échange des tirs avec un Bf 110 à 15 000 pieds (4500 m) au sud-est de Soissons ; il s'en sort sans dommage. Le cas du Stirling 218-H du Flight Lieutenant W. L. Turner, également de la R.C.A.F., est plus critique. Le bombardier se fait surprendre à 2h08, à 9000 pieds (2700 m) au sud de Châlons-sur-Marne ; une rafale de traçantes blanches perfore un réservoir de l'aile droite qui prend feu. Les mitrailleurs ordonnent un corkscrew et repoussent le chasseur par des tirs nourris. Mais l'aile en torche menace de céder! En dernière extrémité, Turner pousse son quadrimoteur dans un piqué désespéré. A l'issue d'une chute de 3000 pieds (900 m), le vent relatif étouffe les flammes et le Stirling remet le cap sur sa base. Sensiblement au même instant, il n'y aura pas de miracle pour cet autre avion :

  • 2h11 – Le Halifax 10-Y du Flight Sergeant J. E. G. Hancock tombe près de Saint-Hilaire-le-Petit, abattu à 3000 m par le Bf 110 de l'Oberfeldwebel Reinhard Kollak de la 7./N.J.G. 4 qui revendique un Lancaster. Le Sgt. J. L. Lee, mécanicien navigant, est le seul survivant des sept hommes d'équipage.

Une courte accalmie succède à la perte du 10-Y avant que les combats ne reprennent très au nord, en Belgique et autour de Saint-Quentin. Trois bombardiers quadrimoteurs et vingt-et-un aviateurs y disparaissent en douze minutes :

  • 2h18 – L'Oberleutnant Altendorf de la 2./N.J.G. 4 remporte sa seconde victoire de la nuit aux dépens du Lancaster 101-O du Sgt. R. G. Hamilton. Intercepté à 5100 m, le bombardier percute à 2 km au sud-ouest d'Eppe-Sauvage ; l'impact est terrible, au point que les Allemands identifient l'appareil comme un Halifax (sept tués).
  • 2h23 – Le Stirling 75-E du Pilot Officer D. G. McCaskill de la R.N.Z.A.F. s'écrase à Regnièssart, abattu à 3400 m par le Leutnant Friedrich Gräff du Stab I./N.J.G. 4 (sept tués).
  • 2h30 – Le Lancaster 100-E commandé par le Flight Lieutenant R. J. Shufflebotham tombe 3,5 km au sud-est de Bohain, abattu à 3700 m par le Major Kurt Holler, Kommandeur du III./N.J.G. 4, qui le méprend pour un Stirling (sept tués).

Dans l'intervalle, un chasseur s'en prend vers 2h25 au Halifax 76-W du Sergeant J. Carrie tandis qu'il croise près de Tergnier à 14 000 pieds (4300 m). Le fuselage est criblé de projectiles et plusieurs membres de l'équipage sont blessés, dont le Sergeant M. F. Weir qui ne survivra pas. Le quadrimoteur peut cependant s'échapper pour rallier un terrain de secours où le mitrailleur arrière, le Sergeant W. W. A. Wanless de la R.C.A.F., revendiquera la destruction d'un Ju 88[4].

Wellington III X3763 KW-E, été-automne 1942

Le No. 425 (R.C.A.F.) Sqdn. est l'escadron canadien français du Bomber Command. Il a adopté comme emblème une alouette et sa devise affirme "je te plumerai". On compte néanmoins dans ses rangs des aviateurs canadiens anglophones, britanniques, voire australiens.

L'unité perd deux Wellington lors de l'attaque contre Stuttgart, un équipage tué, l'autre fait prisonnier. Le coup est rude d'autant que beaucoup des hommes tombés sur le 425-L (le X3763 illustré plus haut et ci-dessus [via le forum ww2aircraft.net]) approchaient du terme de leur tour d'opérations. Leurs noms sonnent familièrement à nos oreilles françaises :

P/O. Alexandre Theodore[5] Doucette, D.F.C. (pilote, R.C.A.F.) ;
P/O. Joseph Omer Leopold Desroches (navigateur, R.C.A.F.)[6] ;
Sgt. Derek Vollans (bombardier, R.A.F.) ;
P/O. Georges Paul Henri Ledoux (radio, R.C.A.F.) ;
F/Sgt. Pierre Paul Trudeau (mitrailleur, R.C.A.F.) ;
Sgt. Albert Jones (pilote en vol de familiarisation, R.A.F.V.R.).

Ils reposent au cimetière de Mussey-sur-Marne et leurs pierres tombales continuent de murmurer :

He died
That we might live
(Vollans, 23 ans)

France maternelle
Veilles sur son repos
Avec la tendresse
De nos cœurs
(Doucette, 24 ans)

Devoted Catholic,
Loving son, friendly to all,
Served his Country well
R.I.P.
(Ledoux, 27 ans)

In terra pax
Hominibus bonae voluntatis
(Desroches, 24 ans)

What happy hours
We once enjoyed,
How sweet the memory still
(Jones, 19 ans).

La stèle de Trudeau, le mitrailleur, ne porte que les inscriptions réglementaires, une autre vie que la guerre a laissée en friche…

*  *  *

 

 

[1] Modèle des mitrailleuses – de conception US, mais de calibre britannique (0,303 pouces = 7,7 mm) – qui arment les bombardiers de la R.A.F. Au printemps 1943, elles sont en général montées en tourelles doubles (avant et dessus) ou quadruples (arrière).

[2] Les heures indiquées, issues de documents allemands, datent l'écrasement au sol du bombardier, qui conclut un combat ayant pu durer plusieurs minutes.

[3] L'analyse de l'action laisse penser que le Wellington a été attaqué par un unique Bf 110 qui finit par dégager avec le moteur droit en flammes.

[4] Trop endommagé, le Halifax 76-W sera déclaré irréparable (Category E).

[5] Ses prénoms à l'état-civil sont Joseph (qu'il n'utilise pas) Alexandre (parfois écrit "Alexander") Théodore, mais on l'appelle 'Ted' ou 'Théo'.

[6] Son tour de 30 opérations terminé, il avait demandé à continuer de voler avec ses équipiers jusqu'à leur mise au repos. La London Gazette du 1er juin 1945 annoncera que la D.F.C. lui est attribuée en date du 14 avril 1943.