Nuit du 14 au 15 avril 1943,
Bombardement de Chelmsford, entre 0h30 et 0h50

Au soir du 14 avril 1943, l'Angriffsführer England lança 91 bombardiers contre Chelmsford, chef-lieu du comté de l'Essex, à environ 50 kilomètres au nord-est de Londres. Cette ville industrielle abritait plusieurs usines contribuant à l'effort de guerre britannique. La plus importante était sans doute l'usine de roulements à billes de la Hoffman Manufacturing Co. Ltd. située dans New Street[1]. Marconi, qui produisait du matériel radio, était également installé à Chelmsford avec des ateliers donnant sur New Street et Broomfield Road. Au total, le Ministry of Home Security[2] avait répertorié neuf sites sensibles (Key Points) dans la ville. Pour la Luftwaffe, Chelmsford présentait l'avantage de n'être qu'à 25 kilomètres de la côte, évitant à ses appareils d'avoir à s'exposer trop longtemps à la défense anglaise.

La force de bombardement comprenait des Dornier 217 E-4 et K-1 des I./K.G. 2[3] (basé à Eindhoven), II./K.G. 2 (Soesterberg) et II./K.G. 40 (Gilze-Rijen), et des Junkers 88 A-14 des I./K.G. 6 (Beauvais), II./K.G. 6 (Cormeilles) et III./K.G. 6 (Creil). Quelques Ju 88 D de reconnaissance de la 1.(F.)/123[4] participaient peut-être également à l'opération. Pour ce que l'on en sait[5], le plan de l'Angriffsführer England divisait les bombardiers des K.G. 2 et K.G. 6 en deux groupes inégaux. Le "groupe bas"[6], le plus nombreux, arriverait sur Chelmsford après avoir traversé la mer du Nord d'est en ouest depuis l'embouchure de l'Escaut. La consigne était de voler près de l'eau (30-80 m), sous l'horizon du R.D.F. britannique, jusqu'à l'approche de la côte ennemie, puis de grimper à l'altitude de bombardement, entre 800 et 2500 m. Beaucoup moins discret, le "groupe haut" devait monter à 5800-6800 m avant de quitter le continent dans le secteur d'Ostende. Suivi par les radars de la R.A.F., il naviguerait ensuite au nord-ouest, faisant croire à un raid sur un objectif situé plus au nord, peut-être Norwich ou Grimsby, mené par une force réduite. Les avions garderaient cap et altitude jusqu'à croiser la route du "groupe bas" ; ils vireraient alors à l'ouest en léger piqué vers 1500-2000 m. Il était prévu que les deux groupes passent à l'attaque entre 0h30 et 0h50, Chelmsford étant marqué avec des bombes éclairantes blanches à 0h30, 0h37 et 0h44. Après l'objectif, tous les appareils rentreraient sur les Pays-Bas par une route plein est au ras des flots.

En face, la défense de Chelmsford revenait au No. 11 Group du Fighter Command. Celui-ci alignait quatre escadrons de chasse de nuit, deux d'Intruders et les équipages très chevronnés de la Fighter Interception Unit (F.I.U.)[7] :

Ford (secteur de Tangmere)

No. 418 (R.C.A.F.) Sqdn.

Douglas Boston III (Intruder)

Escadron d'Intruders en cours de conversion sur de Havilland Mosquito II.

No. 604 Sqdn.

Bristol Beaufighter IF & VIF

Escadron de chasse de nuit en cours de ré-équipement sur Beaufighter VIF ; déplacé à Scorton le 24 avril 1943.

F.I.U.

Bristol Beaufighter & de Havilland Mosquito

Unité d'expérimentation pour la chasse de nuit.

West Malling (secteur de Biggin Hill)

No. 29 Sqdn.

Bristol Beaufighter IF & VIF

Escadron de chasse de nuit.

Bradwell Bay (secteur de Hornchurch)

No. 157 Sqdn.

de Havilland Mosquito II

Escadron de chasse de nuit.

Hunsdon (secteur de North Weald)

No. 85 Sqdn.

de Havilland Mosquito II, XII & XV

Escadron de chasse de nuit en cours de ré-équipement sur de Havilland Mosquito XII.

Castle Camps (secteur de Debden)

No. 605 Sqdn.

de Havilland Mosquito II (Intruder)

Escadron d'Intruders.

Tous les chasseurs de nuit opérant sur l'Angleterre embarquaient un radar A.I. Mk. IV (Beaufighter), A.I. Mk. V (Mosquito II) ou A.I. Mk. VIII (Beaufighter et Mosquito XII)[8]. Pour des raisons de sécurité, les Intruders susceptibles de tomber en territoire ennemi s'en voyaient démunis.

Dans la soirée du 14 avril, le Fighter Command était en alerte et plusieurs avions avaient pris l'air avant même qu'à 23h38 les stations R.D.F. de la Chain Home ne localisent des appareils hostiles à 10000-16000 pieds (3000-4900 m) au-dessus de Dunkerque. Le raid allemand quitta le continent entre Ostende et Mardyck pour suivre une route au nord-ouest. Il arriva sur l'estuaire de la Tamise en ordre très dispersé, les bombardiers étant éparpillés d'Orfordness à North Foreland. Le premier passage de la côte anglaise fut noté par la défense à 0h07 dans le secteur de The Naze survolé depuis une altitude de 10000 pieds. Au total, la chasse britannique engagea 43 Beaufighter et Mosquito[9] contre les incursions de l'Angriffsführer England. Quelques-uns d'entre eux réussirent à intercepter des assaillants et revendiquèrent la destruction de deux Do 217 sûrs et d'un probable. Un premier bombardier tomba peu après minuit, victime d'un Mosquito II du No. 85 Squadron piloté par le Squadron Leader W. P. Green avec le Flight Sergeant A. R. Grimstone comme opérateur radar. L'avion allemand était le Do 217 E-4 W.Nr. 5593 qui portait le code F8+AM de la 4./K.G. 40. Il s'écrasa à 0h07 dans l'estuaire de la Tamise, tuant les quatre membres de son équipage, les Unteroffiziere Günther Steinpass, Hans Enders, Willi Schmidt, et l'Obergefreiter Heinz Vogel[10].

C'est aussi un Mosquito du No. 85 Squadron (un des nouveaux Mk. XII) qui descendit le deuxième Allemand. Guidé par le Flying Officer G. N. Irving qui manipulait le radar de bord, son pilote, le Flight Lieutenant G. L. Howitt, D.F.C., attaqua le Do 217 E-4 W.Nr. 4287 codé F8+EN de la 5./K.G. 40. Sérieusement endommagé, le bombardier effectua un atterrissage forcé à Bockings Elm, près de Clacton-on-Sea (Essex), à 0h41[11]. Trois des aviateurs, les Unteroffiziere Werner Greulich (F., blessé), Kurt Frenkler (B.) et Heinrich Janson (Bm.[12], blessé), furent capturés, mais le quatrième, l'Unteroffizier Heribert Haspel (Bf.), perdit la vie. Quatre minutes plus tard, le Do 217 E-4 W.Nr. 5573 de la 6./K.G. 2 (code U5+KP) s'écrasa à Stamp's Farm, Layer Breton Heath (Essex). Trois Allemands, le Leutnant Karl-Heinz Hertam (B.) et les Unteroffiziere Walter Schmurr (F., blessé) et Artur Schwarz (Bs.), furent faits prisonniers après avoir sauté en parachute, tandis que l'Unteroffizier Frank Witte (Bf.) était tué. Leur appareil avait été abattu par un Mosquito II du No. 157 Squadron (Flight Lieutenant J. G. Benson, D.F.C., et Flying Officer L. Brandon, D.F.C.).

Les batteries anti-aériennes de Harwich revendiquèrent également la destruction de deux bombardiers. Un Do 217 de la 2./K.G. 2 eut un moteur incendié par un tir et sa situation parut suffisamment désespérée pour que l'opérateur radio, l'Unteroffizier Ferdinand Günther, l'évacue en parachute à 900 m au-dessus de Clacton-on-Sea. Tombé en mer, son corps ne sera jamais retrouvé. L'appareil et le reste de l'équipage réussirent pourtant à regagner le continent et à y atterrir sans autre encombre.

Le raid manqua de concentration au point que le Fighter Command évalua sa force à seulement une trentaine de bombardiers. Opérant entre 5000 et 16000 pieds (1500 à 4900 m), les Do 217 et Ju 88 survolèrent les régions côtières de l'Essex, du Suffolk et le nord du Kent. Un petit nombre d'appareils pénétra jusqu'à la zone du Grand Londres. Dix-huit incendies furent allumés à Chelmsford où les bombes touchèrent à 0h45 un dépôt de l'usine Hoffman et endommagèrent près de 250 000 roulements à billes en attente de livraison. L'aérodrome de Bradwell Bay reçut quatre projectiles légers qui atteignirent des câbles électriques à 0h35. D'autres bombes tombèrent en divers endroits de l'Essex : à Great Oakley (au sud-ouest de Harwich), Tendring (entre Colchester et The Naze), Rayleigh, dans les environs de Braintree, à Stanford le Hope, Grays et High Roding (au sud de Great Dunmow), ainsi que dans le Kent à Gillingham et Gravesend. Enfin, deux soldats du 834th Engineer Aviation Battalion des U.S.A.A.F. stationné à Matching dans l'Essex, le Private Leonard C. Thiel et le Private 1st Class Joseph Iredale, furent décorés de la Soldier's Medal pour avoir contribué à sauver du matériel militaire d'un magasin mis en flammes par le bombardement et qui menaçait de s'effondrer.

Les derniers avions allemands repassèrent la côte anglaise à 1h06 (ou 1h15?) et le signal de fin d'alerte fut donné à 1h25. Les bombardiers qui rentraient vers l'Europe occupée n'étaient pourtant pas encore tirés d'affaire car des Intruders les attendaient à proximité de leurs bases. A 2h39, un Ju 88 A-14 du I./K.G. 6 s'écrasa près de l'entrée de piste à Beauvais, victime du Boston III (Intruder) TH-A piloté par le Wing Commander J. H. Little, D.F.C., qui commandait le No. 418 (R.C.A.F.) Squadron. Il volait cette nuit-là avec le Flight Sergeant D. H. Styles, D.F.M. (observateur) et le Flight Sergeant Ratcliffe (radio-mitrailleur). Dans l'épave du Junkers (W.Nr. 144371, codé 3E+EL de la 3. Staffel), les sauveteurs relevèrent un tué, le Feldwebel Heinz Hübner (F.), un blessé grave qui n'allait pas survivre, l'Unteroffizier Adolf Bendl (B.), et deux aviateurs plus légèrement atteints, les Unteroffiziere Erich Labers (Bf.) et Otto Hinrichsen (Bs.). Un Mosquito II (Intruder) du No. 605 Squadron (Squadron Leader C. D. Tomalin, A.F.C., et Pilot Officer R. C. Muir) revendiqua aussi un bombardier endommagé à 2h09 sur le terrain de Soesterberg. Il s'agit sans doute du Do 217 E-4 W.Nr. 5366 du II./K.G. 2 signalé dans les listes de pertes comme touché à 35% suite à la mission sur Chelmsford (équipage indemne, mais appareil à remplacer).

A l'heure du bilan, l'Angriffsführer England reporta dans ses statistiques les chiffres suivants :

  • 91 bombardiers engagés (46 Ju 88 et 45 Do 217) ;
  • 73 ont attaqué Chelmsford[13] (40 Ju 88 et 33 Do 217) ;
  • 3 ont largué leurs bombes ailleurs en Angleterre ;
  • 10 abandons (3 Ju 88 et 7 Do 217) ;
  • 5 appareils manquants (1 Ju 88 et 4 Do 217)[14] ;
  • un Ju 88 abattu au retour[15] ;
  • plusieurs autres bombardiers endommagés (au moins 3 Do 217 des I. et II./K.G. 2).

En termes humains, il fallut quelques mois pour établir le coût final de l'opération : 17 aviateurs tués, 2 blessés et 6 prisonniers (dont 3 blessés). C'était bien cher payé pour un résultat somme toute plutôt mineur!

JT, 10/6/01 ; révisé 14/4/14.

*  *  *

Sources
  • The Blitz Then and Now Volume 3, édité par Winston G. Ramsey, After The Battle, 1990, p193, 244, 246, 247 (photo de Thiel & Iredale) & 263-264 (reproduction d'un rapport sur l'usine Hoffman et photographie aérienne allemande de Chelmsford).
  • Der Luftkrieg in Europa, Teil 2, Ulf Balke, informations fournies par Ab Jansen (via un mail de Hans Nauta du 13 avril 2002).
  • Fighter Command – Report on Active Operations – Sunset to Sunrise, 14th/15th April, 1943, TNA AIR 24/577.
  • O.R.B., No. 11 Group, TNA AIR 25/194.
  • Hornchurch, Controllers Log Book, TNA AIR 16/854.
  • R.A.F. Wireless Intelligence Service Air Activity Summary No. 1319, TNA AIR 22/498.
  • Rapports des I. et III./K.G. 6 – Interception Enigma CX/MSS/2525 para. 40, TNA HW 5/245.
  • Interrogatoire de l'équipage du F8+EN de la 5./K.G. 40 – A.I.(K) Reports Nos. 168/1943 & 218/1943, TNA AIR 40/2413.
  • Voir l'ordre de bataille du Fighter Command le 14 avril 1943 et la liste des pertes de l'Angriffsführer England le 14/15 avril 1943.

 

 

[1] L'usine Hoffman avait déjà été attaquée le 19 juillet, puis le 19 octobre 1942, mais la production était redevenue normale à la fin février 1943.

[2] Ministère de la sécurité intérieure.

[3] 1er groupe de la Kampfgeschwader 2 (2e escadre de bombardement).

[4] 1ère escadrille du Fernaufklärungsgruppe 123 (groupe de reconnaissance stratégique 123).

[5] Côté Luftwaffe, on ne dispose que de sources très fragmentaires.

[6] Les désignations "groupe bas" et "groupe haut" sont les miennes.

[7] Chargée d'évaluer de nouveaux équipements pour la chasse nocturne et de mettre au point les tactiques associées, la F.I.U. participait dans une mesure significative aux opérations défensives du Fighter Command.

[8] A.I. (Air Interception) est la désignation britannique du radar embarqué de guidage des chasseurs de nuit. Plus récent, l'A.I. Mk. VIII fonctionnant sur une longueur d'onde de 9 cm offrait de bien meilleures performances, en particulier à basse altitude, que l'A.I. Mk. IV ou sa variante A.I. Mk. V (1,5 m de longueur d'onde).

[9] 30 appareils du No. 11 Group, 11 du No. 12 Group et 2 du No. 9 Group.

[10] Respectivement pilote (F.), observateur (B.), radio (Bf.) et mitrailleur (Bs.).

[11] Première victoire revendiquée par un Mosquito XII.

[12] Mécanicien navigant.

[13] Ce total ne comprend pas les appareils manquants.

[14] Aux trois Do 217 mentionnés dans le texte s'ajoutent un Do 217 du II./K.G. 2 et un Ju 88 du I./K.G. 6 disparus corps et biens, très certainement tombés en mer :

  • Do 217 E-4 W.Nr. 4245, codé U5+DP de la 6./K.G. 2 : Unteroffizier Franz Tannenberger (F.), Obergefreiter Hans Springer (B.), Obergefreiter Franz Friedel (Bf.) et Gefreiter Peter Raimund (Bs.) ;
  • Ju 88 A-14 W.Nr. 144394 du I./K.G. 6 : Leutnant Johannes Munz (F.), Unteroffizier Otto Wanke (B.), Unteroffizier Kurt Galla (Bf.) et Gefreiter Kurt Schmidt (Bs.).

[15] Avec 6 appareils perdus sur 91, le taux de perte pour cette opération se monte à 6,6%.