Briefings

Quoi qu'il en soit, ces considérations d'état-major ne sont pas partagées avec les pilotes. Ceux du 411 ont rejoint Westhampnett pour un briefing commun des trois escadrons du premier échelon. De leur côté, les cochers des Spitfire IX se rassemblent à Kenley. Un certain vertige saisit ces hommes avant un vol de guerre où le pire est possible. Les paroles trop fortes, les rires forcés, ne compensent pas la terrible irréalité d'un avenir mis entre parenthèses. Par moment, l'appréhension submerge les moins expérimentés. Certes, il faut du courage! Mais le métier est technique ; il exige de manœuvrer sa machine, de tenir la formation sans se perdre lors d'un break[1], de maîtriser les procédures… Il faut aussi pouvoir s'abstraire de l'habitacle pour surveiller le ciel, agir instinctivement… La plupart des pilotes n'ont pas vingt-cinq ans. A cet âge, on est rarement obnubilé par la mort et les préoccupations sont d'un autre ordre. Qu'adviendra-t-il si je me retrouve seul au milieu de la mêlée? Si je ne couvre pas les arrières de mon leader? Si je laisse l'ennemi coiffer ma section? Si je dévoile ma peur?

Il est 13h30-13h45 aux horloges des salles de briefing où commence un rituel familier qui calme les angoisses. Tous rectifient la position à l'entrée des cadres de la base, les conversations se sont interrompues ; puis les aviateurs s'assoient dans un raclement de chaises. Une grande carte occupe le mur en face d'eux. La route y est matérialisée par un ruban de couleur épinglé au travers de la Manche. Elle conduit le show vers le sud et la Normandie. Chacun parcourt des yeux les tableaux qui entourent la carte, sur lesquels les officiers de renseignement ont écrit les informations importantes : fréquences radio, heures de démarrage des moteurs, de prise de cap et de rendez-vous, force et direction du vent selon l'altitude, cap et horaire sur les différents tronçons de la navigation, indicatifs des unités en vol et des stations au sol, position et altitude des escadrons, … Le WingCo Flying qui va mener ses avions au combat prend la parole. L'annonce d'une Wing Rhubarb n'enchante guère les Canadiens du 411, les plus concernés, qui rêvent plutôt de gloire acquise aux dépens de la Luftwaffe. La zone d'attaque est la région d'Airel, à l'ouest de Bayeux, où passe la voie ferrée de Paris à Cherbourg. L'officier détaille le rôle de chaque unité, l'organisation du dispositif et le déroulement de l'opération ; le rendez-vous est fixé au-dessus de Shoreham[2] à 14h30, l'Heure-Zéro[3] du Rodeo 203. Il précise la conduite à tenir en cas d'apparition de la chasse ennemie, d'une Flak trop dangereuse, ou si quelqu'un doit faire demi-tour prématurément. Depuis le secteur Bayeux – Carentan, le cap pour l'Angleterre est plein nord. La météo prévoit un vent léger ou modéré venant du sud-ouest et un ciel clair avec une couverture nuageuse en altitude. La visibilité sera bonne et le soleil voilé ne pourra dissimuler aucune menace. On rappelle les consignes pour le décollage, le regroupement et le rendez-vous, ainsi que sur l'utilisation de la radio. Les leaders suppléants sont nommés. L'objectif est à plus de 100 miles (160 km) de la côte anglaise, aussi attention à la consommation d'essence! Les Spitfire IX emportent un réservoir largable de 30 gallons (135 l) et seront plus à l'aise que les Mark V. Des questions? Il reste à synchroniser les montres : "Au top, il sera exactement…"[4]

Airel sur les cartes anglaises

Le nom d'Airel apparaît dans les rapports d'opération britanniques avec une fréquence que ne justifie pas l'importance de ce village qui ne comptait que 755 habitants en 1936 [Wikipédia]. La raison en est sans doute que la carte N.W.48/2 Le Havre de la série aéronautique G.S.G.S. 4072 au 1:500 000, d'usage courant dans la R.A.F., associe l'embranchement ferroviaire de Lison à la localité d'Airel [site Mapster].
Sur la zone concernée par le Rodeo 203, on note en effet que la voie ferrée venant de Caen (figurée en noir) se sépare en deux : vers le nord-ouest en direction de Carentan – c'est la ligne principale Mantes-Cherbourg – et vers le sud pour rejoindre St. Lô. La gare de Lison, qui n'est pas identifiée, est indiquée par le rond blanc au-dessus du "A" de "Airel".

Si les scénarios se ressemblent, l'élan n'est pas le même partout. Equipés de Spitfire IX dont les moteurs Merlin 61 ou 63 à deux étages de compresseur font merveille, les Canadiens de Kenley recherchent le combat. Ils ont leurs nouveaux appareils bien en main et la wing est conduite par un leader compétent et agressif. Après des jours de frustration imposés par une météo de fin d'hiver, ils se sont mesurés à la chasse allemande les 3 et 4 avril et lui ont infligé une cuisante correction : 11 Fw 190 au tapis contre trois Spitfire! A l'inverse, les hommes des Nos. 610 et 485 Squadrons de Tangmere sortent de plusieurs semaines d'opérations difficiles. Ils ont tragiquement conscience de la domination des Focke-Wulf sur les Spitfire Mk. V dont ils sont dotés. Et les pertes ont été lourdes : quatre pilotes du 610 disparus le 28 mars[5], puis deux autres – un de chaque escadron – le dimanche 4 avril. Johnson, qui rendait visite à son ancienne unité ce soir-là après le week-end victorieux vécu par Kenley, a trouvé des aviateurs déprimés :

"Les pilotes étaient assez abattus et cela me désolait d'autant plus qu'à Kenley nous étions en train de changer la donne avec les 190. Nous prîmes une bière ensemble à la ferme[6] et j'essayai de leur remonter le moral. Ils jetaient des regards envieux sur mon Spitfire étincelant et racé, et me dirent combien ils auraient aimé le conduire contre les 190."

Dans le mois écoulé, les chasseurs de Westhampnett n'ont revendiqué qu'une seule victoire, un Fw 190 le 29 mars, et un Néo-zélandais n'est pas rentré hier 13 avril.

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[1] Break : virage très serré visant à faire face à un adversaire qui vient par derrière.

[2] Aucun des documents d'époque ne mentionne le lieu de rendez-vous, néanmoins la direction initiale sud-sud-est du Rodeo 203 désigne Shoreham.

[3] La Zero-Hour est l'heure de référence à partir de laquelle on calcule tout le timing d'une opération. Pour les missions de jour, elle correspond au rendez-vous des unités parties d'aérodromes différents, qui font leur jonction en un point facilement identifiable de la côte anglaise.

[4] Ce paragraphe est largement basé sur le Fighter Command Tactical Memorandum No. 31 – Briefing for Sweeps daté d'août 1943 [TNA AIR 24/585].

[5] Aucun n'a survécu. On comptait parmi eux un Anglais, un Canadien, un Belge, le Flying Officer Emile Plas, et un Français, le capitaine André Millet.

[6] La maison de Woodcote Farm sert de mess des officiers pour la base de Westhampnett.