5. S-Flottille, avril 1943

De 1940 à 1943, les S-Boote[1], les vedettes lance-torpilles de la Kriegsmarine, ont été une menace redoutable et permanente pour le trafic allié dans la Manche et la mer du Nord. Opérant à la faveur de l'obscurité, ces petits navires rapides et tenant bien la houle mouillaient des mines dans les chenaux proches de l'Angleterre ou prenaient en embuscade les convois côtiers. Pour ce qui nous concerne, la 5. S-Flottille[2] de Cherbourg mérite une mention particulière pour le rôle important qu'elle a joué au cours de la première moitié d'avril 1943.

 

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En avril 1943, la 5. S-Flottille est commandée par le Korvettenkapitän Klug. Elle comprend les unités suivantes :

  • S 65 (Oberleutnant zur See Sobottka) ;
  • S 81 ;
  • S 82 (Oberleutnant zur See Diettrich) ;
  • S 84 ;
  • S 90 (Oberleutnant zur See Strohwasser) ;
  • S 112 (Kapitänleutnant Karl Müller) ;
  • S 116 ;
  • S 121 (Oberleutnant zur See Johann Konrad Klocke) ;

La flottille stationne de façon permanente à Cherbourg, mais utilise comme base avancée Saint-Peter-Port dans l'île de Guernesey et, à partir du 12 avril, l'Aber-Vrac'h sur la côte nord du Finistère. Elle peut ainsi plus facilement rejoindre ses terrains de chasse privilégiés, au sud-ouest de l'Angleterre.

S-Boot Typ S 38

Toutes les vedettes de la 5. S-Flottille mentionnées ici sont du type S 38. Elles ont reçu un canon de 2cm à l'avant, mais pas la passerelle blindée qui n'apparaîtra que dans quelques mois. Ce sont des unités rapides (39 nœuds en vitesse de pointe), même par mer formée, très marines et bien armées avec 2 tubes lance-torpilles de 53,3cm, 4 torpilles et, outre la pièce de proue, un second canon de 2cm à l'arrière, parfois remplacé comme ci-dessus par un 4cm Bofors. Plus grandes (34,94 m x 5,28 m) que leurs homologues de la Royal Navy, les S-Boote leur sont généralement supérieures, sauf dans le domaine du radar. En effet, si les détecteurs passifs Fu.M.B.[3] sont d'un usage courant en opération, rares sont les vedettes équipées d'un Fu.M.O.[4] Le déplacement des Typ S 38 atteint 112 tonnes à pleine charge. Elles sont propulsées par 3 moteurs Diesel 20 cylindres Daimler-Benz MB501[5] de 2000 ch chacun et peuvent franchir 700 milles marins à 35 nœuds. [Photo via le site druhasvetova.com.]

Le 3/4 avril, 7 S-Boote mouillent 14 mines LMF[6] devant Eddystone (Plymouth) ; l'ennemi n'est pas aperçu.

Opérant depuis Saint-Peter-Port, les mêmes unités tentent la nuit suivante (4/5 avril) d'intercepter un convoi W.P.[7] signalé à la hauteur de Start Point. La S 65 subit une avarie de machine et les autres vedettes ne trouvent pas l'objectif, mais évitent les destroyers britanniques grâce à leur Fu.M.B.

Cette absence de contact avec le convoi visé se répète lors de la sortie du 9/10 avril quand 8 S-Boote appareillent de Cherbourg peu après 21h30. Deux bateaux font demi-tour prématurément (l'un d'eux regagne sa base à 23h20) et les autres entrent dans Lyme Bay où ils sont repérés par un avion de patrouille Swordfish. La flottille est ensuite rappelée lorsqu'il s'avère que le rapport de reconnaissance a indiqué une route du convoi erronée. Elle rallie Cherbourg à 6h30.

Deux nuits plus tard (11/12 avril) au large de Falmouth, 8 vedettes (S 65, S 81, S 82, S 84, S 90, S 112, S 116 et S 121), parties de Saint-Peter-Port vers 21h15, approchent un convoi P.W. qui change de cap pour se réfugier au port. Informé par les écoutes radio, le F.d.S.[8] ordonne à ses unités de pénétrer dans la baie de Falmouth. La manœuvre échoue suite à des erreurs de navigation et la flottille rentre sur l'Aber-Vrac'h (arrivée prévue vers 6h50) après un court engagement avec les patrouilles britanniques.

Dans la soirée du 13 avril, les S 84 et S 116 sont renvoyées à Cherbourg qu'elles atteignent à 3h00. Le succès est enfin au rendez-vous cette nuit-là pour les 6 S-Boote restantes qui sortent de l'Aber-Vrac'h vers 21h00 afin d'intercepter devant Falmouth un convoi W.P. repéré par la Luftwaffe. Organisées en trois paires (S 90 / S 121, S 112 / S 65 et S 81 / S 82), les vedettes engagent le P.W. 323[9] suivi et éclairé par un avion de reconnaissance allemand. La flottille peut revendiquer deux destroyers de la classe Hunt, un pétrolier de 4000 tonneaux, un cargo également de 4000 tonneaux et un navire plus petit envoyés par le fond, ainsi qu'un patrouilleur sévèrement endommagé[10], avant de se retirer sans dommage. Le groupe S 90 / S 121 (avec le chef de flottille) gagne directement Cherbourg à 6h35, tandis que les 4 autres bateaux entrent dans Saint-Peter-Port à 6h30. Conduites par la S 112, les S 65, S 81 et S 82 rallient Cherbourg durant la nuit suivante (21h30 – 23h30).

La seconde quinzaine d'avril voit l'arrêt de l'activité opérationnelle d'abord du fait des risques d'attaque aérienne qui sont jugés excessifs en Manche durant la période de pleine lune, ensuite à cause du mauvais temps qui sévit du 16 au 29 avril.

JT, 1/4/08 (revu le 3/5/19)

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Sources

Ce compte rendu de l'activité de la 5. S-Flottille en avril 1943 exploite les messages Enigma déchiffrés à Bletchley Park et conservés aux National Archives de Kew :

  • ZIP/ZTPG/123132, 123133, 123227, 123285, 123293, 123316, 123354, 123582, 123599, 123600, 123602, 123634, 123881 et 123988, TNA DEFE 3/267 ;
  • ZIP/ZTPG/124300 et 124350, TNA DEFE 3/268.

D'autres sources viennent utilement les compléter :

  • German E-Boat operations and policy : comments by Foreign Documents Section 1939 – 1945, TNA ADM 223/28 ;
  • Portland War Diary, TNA ADM 199/629 ;
  • S-Boote – Les vedettes rapides de la Kriegsmarine (1939-1945), Jean-Philippe Dallies-Labourdette, Histoire & Collections, 2003, p127 ;
  • German Coastal Forces of World War Two, M. J. Whitley, A&AP, 1992, p67 ;
  • Site web Chronik des Seekrieges 1939-1945, Jürgen Rohwer.

 

 

[1] S-Boote, abréviation de Schnellboote : vedettes rapides.

[2] 5. Schnellbootsflottille (5e flottille de vedettes lance-torpilles).

[3] Fu.M.B. (Funkmessbeobachtungsgerät) : détecteur de radar.

[4] Fu.M.O. (Funkmessortungsgerät) : désignation des radars de la Kriegsmarine.

[5] Les moteurs des S-Boote sont exclusivement fabriqués par l'usine Daimler-Benz d'Unterturkheim, près de Stuttgart (ce que les Alliés ignorent).

[6] LMF : Luft-Minen modèle F (mine magnétique conçue pour être larguée par avion, mais également mouillée depuis des S-Boote).

[7] Le W.P. 318 avait doublé Portland Bill en direction de l'est le 4 en fin de soirée et se trouvait donc hors d'atteinte des Allemands qui le cherchaient dans Lyme Bay ; la Royal Navy y dénombra trois groupes de E-Boats à l'est du méridien 3°O et deux autres à l'ouest.

[8] F.d.S. : Führer der Schnellboote (commandant des vedettes lance-torpilles).

[9] Six navires marchands escortés par deux destroyers et 5 chalutiers armés.

[10] Les pertes alliées se montent en fait au destroyer norvégien Eskdale et au cargo Stanlake, tous deux coulés à la torpille.