Et après?

La bomber offensive est une guerre d'usure. Nuit après nuit, l'aviation britannique grignote le potentiel du Reich, mais il lui faut conserver la capacité de ses escadres aériennes à répéter les attaques dans la durée et avec une force égale ou supérieure. Les experts évaluent à 5% le seuil des pertes "acceptables" sur le long terme pour les équipages des bombardiers. Dès les premiers retours, les salles d'opération s'emploient donc à "compter les points" : nombre d'appareils ayant attaqué Stuttgart, tonnage des bombes larguées, nombre d'appareils manquants, … Les officiers de renseignement ont besoin de quelques heures pour consolider ces statistiques qui seront ensuite longuement étudiées par les scientifiques de l'O.R.S. (B.C.), la Section de recherche opérationnelle du Bomber Command[1]. A ce stade, le raid de la nuit tient en quelques chiffres :

  • sur 462 appareils engagés :
    • 370 ont attaqué l'objectif principal,
    • 9 un objectif secondaire[2] (environs de Stuttgart, Cannstatt, Mannheim, Junglinster, Verdun à deux reprises, Reims, Arras et Dieppe),
    • 60 (13,0%) ont fait demi-tour sans bombarder (dont 13 au-dessus du territoire ennemi) ;
  • 23 appareils manquants (5,0%, soit des pertes lourdes, aux limites du supportable) :
    • 8 Stirling (9,6% de pertes pour ce type de bombardier),
    • 8 Wellington (5,5%),
    • 4 Halifax (3,0%),
    • 3 Lancaster (3,1%) ;
  • 35 endommagés (dont deux devront être réformés) :
    • 23 par la Flak,
    • 7 par des chasseurs,
    • 5 accidentellement ;
  • tonnages de bombes[3] :
    • sur l'objectif principal : 761,9 t (dont 329,0 t de bombes explosives et 432,9 d'incendiaires),
    • objectifs secondaires : 26,3 t (15,2 d'explosives et 11,1 d'incendiaires),
    • appareils manquants : 42,5 t (20,7 d'explosives et 21,9 d'incendiaires) ;
  • 4 revendications de victoire[4] :
    • 2 Me 110 par le Wellington 431-T dans la région de Nancy,
    • 1 Ju 88 par le Halifax 76-W près de Tergnier,
    • 1 Me 109 probable par le Halifax 78-N au sud-ouest de Stuttgart.

En parallèle, on compile les renseignements recueillis lors des débriefings. Ils sont transmis par télescripteur des bases vers les groups (Forms 'Y'), puis des groups vers le B.C. H.Q. à High Wycombe (Forms 'Z'). Les photographes sont également à l'œuvre pour traiter les films extraits des caméras embarquées. Les tirages circulent aux différents échelons du Bomber Command, puis à la Central Interpretation Unit (C.I.U.) de Medmenham, qui tous essaient de situer le point de chute des bombes d'un maximum d'appareils. Interpréter des photos de nuit est un art réservé aux spécialistes et beaucoup de clichés sont abscons, mais ceux que l'on peut localiser suffisent à reconstituer le déroulement de l'attaque. Ces informations, complétées des résultats des sorties de reconnaissance photographique des 16 et 17 avril, vont permettre à l'O.R.S. (B.C.) de préparer un compte rendu très circonstancié de l'opération : le Night Raid Report No. 310, qui sera diffusé le 29 juillet 1943[5]. Les scientifiques y analysent le développement du creep-back, situent le centre de gravité de l'attaque à 4-5 miles (6-8 km) au nord-nord-est de Stuttgart et estiment entre 60 et 80 le nombre d'appareils qui ont largué leurs bombes dans un rayon de 3 miles (5 km) autour du point de visée. S'il ne le dit pas explicitement, le rapport conclut à un coup pour rien. Mais durant l'été 1943, l'attention des responsables du Bomber Command est tournée vers Hambourg où plus de 45 000 personnes périssent au cours de sept attaques aériennes du 25 juillet au 3 août. A cette occasion, la R.A.F. utilise pour la première fois Window, des bandes de papier métallisé, qui leurrent les radars allemands et obligeront la Nachtjagd à revoir complètement ses tactiques de combat.

Photo de bombardement du 149-K

Avec la progression de l'attaque et des flammes, les photos de bombardement tendent à ne plus montrer que des taches de lumière apparemment sans signification. Néanmoins, partant des vues localisées, les experts de la C.I.U. à Medmenham arrivent souvent à construire une topographie des incendies et de leur évolution, puis à s'en servir pour interpréter des photos sans aucun détail du sol.
Le cliché ci-dessus – il porte le no. 4 – a été ramené par le Stirling 149-K du F/Lt. G. I. Ellis de la R.N.Z.A.F., qui a bombardé à 1h11 d'une altitude de 11500 pieds. Il est inexploitable, mais l'analyse des traces de feux sur la vue suivante (no. 5) du même film, exposée moins longtemps et sans photoflash, permettra de situer le point de chute des bombes à 4½ miles / 043° par rapport au centre de Stuttgart, soit à l'est de Münster. [O.R.B., No. 149 Sqdn., Appendices, 1943 Jan. – July, TNA AIR 27/1007.]

Sur les 370 appareils ayant affirmé avoir attaqué Stuttgart, l'interprétation des photos des caméras embarquées confirme que 50 d'entre eux ont bombardé à moins de 3 miles du point de visée, 135 entre 3 et 5 miles et 68 au-delà de 5 miles ; 93 n'ont pas pu être localisés.

Personne n'aura l'indécence de parler d'un résultat nul aux proches des 143 aviateurs manquants[6]. Le télégramme maudit – Regret to inform you … has been reported missing as a result of air operations on the night of April 14/15 1943[7] – leur parvient le 16 ou dans les jours suivants, selon qu'ils habitent au Royaume-Uni, en Amérique ou en Océanie. Une attente insupportable commence, entretenue par les lettres de l'Air Ministry, du chef d'unité, d'un camarade ou de la famille d'un autre disparu. Souvent hélas, après quelques semaines, un nom sur une Totenliste[8] allemande relayée par la Croix-Rouge internationale met fin à un espoir en sursis. Plus rarement, c'est une missive de l'intéressé depuis un Stalag qui présage de lointaines retrouvailles. Parfois aussi, des mois passent sans nouvelles et on apprend soudain que le fils, le mari, est à Gibraltar ou en Suisse après avoir échappé aux Allemands. Quant aux derniers, il faudra attendre la fin de la guerre et les investigations des Missing Research & Enquiry Units[9] pour trouver la trace d'une tombe sans nom ou entrevoir le sort d'un équipage perdu. Dans sa globalité, le bilan humain du Bomber Command le 14/15 avril 1943 ne sera définitivement établi que longtemps après l'opération : 148 aviateurs se trouvaient à bord des 23 bombardiers qui ne sont pas rentrés, 97 ont été tués, 41 faits prisonniers, 5 internés en Suisse et 5 évadés ont réussi à regagner l'Angleterre. A ceux-là, il faut ajouter les deux tués et quelques blessés ramenés par des bombardiers endommagés. On n'oubliera pas non plus les trois femmes et les cinq aviateurs morts dans le crash du Wellington HZ303 du No. 429 (R.C.A.F.) Squadron en vol d'essai dans l'après-midi du 14 avril, ni l'équipage du 196-C dont il va être question.

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[1] Operational Research Section (Bomber Command).

[2] La notion d'objectif secondaire est très élastique. Elle recouvre des appareils égarés bombardant une concentration de Flak, aussi bien que des avions en difficulté qui se délestent de leur cargaison dans l'urgence.

[3] Ce sont ici des tonnes métriques ; les documents britanniques expriment les tonnages de bombes en long tons qui valent 2240 livres, soit 1016 kg.

[4] Nous savons par les rapports de la Luftwaffe que ces revendications ne sont pas fondées.

[5] Sans que les causes en soient tout de suite identifiées, l'échec du raid sur Stuttgart est admis dès le retour des reconnaissances photographiques.

[6] La R.A.F. est rapidement fixée sur le sort des cinq hommes parachutés en Suisse.

[7] "Avons le regret de vous informer … a été porté manquant à la suite des opérations aériennes de la nuit du 14/15 avril".

[8] Littéralement, une "liste des morts".

[9] Unités d'enquête et de recherche des disparus, mises sur pied en 1945 par la R.A.F. afin de déterminer le sort des aviateurs abattus au-dessus des territoires ennemis.