Les décollages

Les escadrons canadiens de Kenley sont les premiers à prendre l'air. L'aérodrome dispose de pistes bétonnées qui facilitent les envols, mais, larges de 50 mètres, elles ne permettent pas à plus de deux appareils de décoller en même temps. A grands coups de gaz, les Spitfire se rassemblent au nord du terrain, du côté sous le vent. Une paire s'aligne, on entend le rugissement de ses moteurs. Les machines s'élancent, roulent de plus en plus vite ; les queues se soulèvent. Pendant quelques instants, le pilote garde son zinc au sol, puis tire doucement sur le manche. Les secousses que transmettent les amortisseurs du train principal s'atténuent, l'avion glisse dans l'air et gagne de la vitesse... levier de rétraction des roues en position haute! 140 miles à l'heure (225 km/h), on peut commencer à grimper. Reste à saisir la poignée de la verrière pour fermer le cockpit, en évitant de laisser le Spitfire osciller sur sa trajectoire. La paire suivante quitte déjà le sol.

Chacun leur tour, les leaders des deux escadrons effectuent un large virage à basse altitude au-dessus de Kenley pour donner à leurs sections le temps de se positionner :[1]

No. 403 (R.C.A.F.) Squadron :

W/C. J. E. Johnson, D.F.C. & Bar (Rouge 1)[2] ?[3] ? Wing Leader
P/O. H. J. Dowding (R.C.A.F.) (Rouge 2) BS549 ? 'A' Flt.
F/O. G. D. Aitken (R.C.A.F.) (Rouge 3) BS148 ? 'A' Flt.
P/O. F. C. McWilliams (R.C.A.F.) (Rouge 4) BS104 ? 'B' Flt.
F/Lt. H. C. Godefroy (R.C.A.F.) (Jaune 1) EN130 KH-F 'A' Flt. Cdr.
Sgt. W. McGarrigle (R.C.A.F.) (Jaune 2) BR986 ? 'A' Flt.
F/O. H. D. MacDonald (R.C.A.F.) (Jaune 3) BS534 ? 'A' Flt.
Sgt. D. C. Hamilton (R.C.A.F.) (Jaune 4) EN129 ? 'A' Flt.
F/Lt. C. M. Magwood (R.C.A.F.) (Bleu 1) BS383 ? 'B' Flt. Cdr.
F/O. J. I. McKay (R.C.A.F.) (Bleu 2) BR632 KH-T 'B' Flt.
F/O. N. R. Fowlow (R.C.A.F.) (Bleu 3) BS246 ? 'B' Flt.
Sgt. G. R. Brown (R.C.A.F.) (Bleu 4) BR623 ? 'B' Flt.

No. 416 (R.C.A.F.) Squadron :

S/L. F. H. Boulton (R.C.A.F.) (Rouge 1) BS385 ? C.O., 416 Sqdn.
P/O. R. D. Phillip (R.C.A.F.) (Rouge 2) BR626 ? 'B' Flt.
S/L. D. B. Russel (R.C.A.F.) (Rouge 3) BS319 DN-B 'A' Flt.
Sgt. C. W. McKim (R.C.A.F.) (Rouge 4) BR978 [???] ?  
F/Lt. R. H. Walker (R.C.A.F.) (Jaune 1) BR635 DN-K 'A' Flt. Cdr.
Sgt. H. F. Packard (R.C.A.F.) (Jaune 2) BS353 ? 'A' Flt.
F/O. D. B. Rogers (R.C.A.F.) (Jaune 3) BS434 ? 'A' Flt.
Sgt. K. R. Linton (R.C.A.F.) (Jaune 4) BS306 ? 'A' Flt.
F/Lt. R. A. Buckham (R.C.A.F.) (Bleu 1) BS509 ? 'B' Flt. Cdr.
P/O. J. C. McLeod (R.C.A.F.) (Bleu 2) BS126 ? 'B' Flt.
F/O. N. A. Keene (R.C.A.F.) (Bleu 3) BS127 ? 'B' Flt.
P/O. H. A. Terris (R.C.A.F.) (Bleu 4) BS428 ? 'B' Flt.

Dans un ballet bien réglé, les 24 Spitfire IX qui ont pris le départ se forment en sections de quatre appareils, puis en deux escadrons de trois sections, et la wing conduite par Johnson met le cap vers le point de rendez-vous sur la côte anglaise. A Kenley, un marqueur note les heures de décollage : "403 Squadron 14.10, 416 Squadron 14.15". Le Rodeo 203 vient à peine de démarrer que George Aitken du 403 rencontre des difficultés techniques avec son BS148 qui l'obligent à revenir à la base où il se pose après seulement 25 minutes de vol[4].

*  *  *

Le Wing Commander Rhys Thomas dirige l'escadre de Tangmere depuis le 2 avril. Si son palmarès reste modeste, un Fw 190 abattu et un autre endommagé, c'est un leader expérimenté. Il a rejoint le Fighter Command au cours de la Bataille d'Angleterre et son battle dress s'orne des rubans du Distinguished Service Order et de la Distinguished Flying Cross[5]. Ses états de service mentionnent en particulier le commandement de la Wing de Hornchurch durant la période qui a suivi la tragique affaire de Dieppe. Pour le Rodeo 203, Thomas choisit de voler avec les Néo-zélandais du 485. Il prend la tête de leur Section Rouge (Rouge 1) et relègue le Squadron Leader 'Reg' Baker, C.O. de l'escadron[6], en position Rouge 3 (leader de la deuxième paire de la Section Rouge).

Westhampnett, avril 1946

Vue aérienne de l'aérodrome de Westhampnett en avril 1946 [source Wikimedia Commons].
De nouvelles constructions ont vu le jour depuis 1943, mais la configuration générale du terrain n'a pas changé. On note en particulier le Perimeter Track qui relie les dispersals où des alvéoles permettent de parquer les avions.
L'ouvrage de Mark Hillier cité dans la bibliographie propose un excellent historique de Westhampnett, illustré de nombreuses photographies.

Westhampnett, aérodrome satellite de Tangmere, est une grande prairie entourée d'un Perimeter Track "en dur" et la procédure de décollage y est beaucoup plus simple : les douze appareils d'un escadron se rangent en ligne de front sur un bord du terrain, face au vent, et mettent les gaz ensemble au signal du leader. Une brise légère soufflant du sud-ouest, les Spitfire cahotent sur leur train étroit jusque du côté de Woodcote Farmhouse, puis pivotent pour s'aligner face à la flèche effilée de la cathédrale de Chichester qui pointe au-dessus de l'horizon. L'ordre de départ place le No. 610 Squadron en premier, ensuite Thomas et le 485, enfin les "visiteurs" canadiens du 411.

Emmenés par le Squadron Leader Laurie, les 7 Spitfire VB et 5 Spitfire VC du No. 610 Squadron s'envolent à 14h15 :

S/L. W. A. Laurie, D.F.C. EE753 (Mk. VC) DW-X C.O., 610 Sqdn.
P/O. G. W. E. Paddock EE738 (Mk. VC) DW-P 'B' Flt.
P/O. C. G. Hodgkinson[7] BM532 (Mk. VB) DW-B 'A' Flt.
Sgt. W. A. Nicholls EP288 (Mk. VB) DW-E 'A' Flt.
F/Lt. D. O. Collinge, D.F.C. BL731 (Mk. VB) DW-J 'A' Flt. Cdr.
Sgt. R. B. McPherson EE634 (Mk. VC) DW-A 'A' Flt.
P/O. J. G. A. Small EE744 (Mk. VC) DW-D 'A' Flt.
P/O. A. H. Davidson EE612 (Mk. VC) DW-G 'A' Flt.
Capt. A. Hvinden BL772 (Mk. VB) DW-Z 'B' Flt.
Sgt. R. A. O'Shanesy BM117 (Mk. VB) DW-T 'B' Flt.
F/O. A. S. Barrie AD139 (Mk. VB) DW-U 'B' Flt.
Sgt. H. Fallon W3965 (Mk. VB) DW-Y 'B' Flt.

Les 12 Spitfire VB du No. 485 (R.N.Z.A.F.) Squadron suivent à 14h20 :

W/C. R. H. Thomas, D.S.O., D.F.C. BM147 OU-F Wing Leader
Sgt. L. S. McQ. White (R.N.Z.A.F.) BM381 OU-A 'A' Flt.
S/L. R. W. Baker, D.F.C. (R.N.Z.A.F.) BM412 OU-B C.O., 485 Sqdn.
P/O. J. G. Dasent (R.N.Z.A.F.) EP767 OU-U 'B' Flt.
F/Lt. M. R. D. Hume (R.N.Z.A.F.) BM509 OU-C 'A' Flt. Cdr.
Sgt. K. H. Salt (R.N.Z.A.F.) BM203 OU-M 'A' Flt.
F/Lt. M. G. Barnett (R.N.Z.A.F.) BM354 OU-D 'A' Flt.
Sgt. W. T. H. Strahan (R.N.Z.A.F.) BM233 OU-E 'A' Flt.
F/O. I. P. J. Maskill (R.N.Z.A.F.) BM323 OU-Y 'B' Flt.
F/O. P. H. Gaskin (R.N.Z.A.F.) BM205 OU-V 'B' Flt.
Sgt. H. S. Tucker (R.N.Z.A.F.) BM312 ? 'B' Flt.
Sgt. J. A. Houlton (R.N.Z.A.F.) BM353 OU-L 'B' Flt.

Cinq minutes plus tard, les Canadiens du No. 411 (R.C.A.F.) Squadron, conduits par le Squadron Leader 'Doug' Ball, décollent à leur tour avec 12 Spitfire VB :

S/L. D. G. E. Ball (R.C.A.F.) (Rouge 1) EP281 ? C.O., 411 Sqdn.
F/Lt. J. G. Banford (R.C.A.F.) (Rouge 2) EN907 ? 'B' Flt.
P/O. C. S. Pope (R.C.A.F.) (Rouge 3) BL418 DB-C 'A' Flt.
F/O. J. Howarth (R.C.A.F.) (Rouge 4) BL897 ? 'A' Flt.
F/Lt. G. C. Semple (R.C.A.F.) (Jaune 1) AD557 DB-G 'A' Flt. Cdr.
F/Sgt. C. M. Steele (R.C.A.F.) (Jaune 2) BL992 ? 'A' Flt.
P/O. R. F. M. Walker (R.C.A.F.) (Jaune 3) BL780 ? 'A' Flt.
Sgt. R. W. Hogg (R.C.A.F.) (Jaune 4) EP489 ? 'A' Flt.
F/Lt. W. T. Johnstone (R.C.A.F.) (Bleu 1) P8715[8] DB-O 'B' Flt. Cdr.
Sgt. J. C. G. McDougall (R.C.A.F.) (Bleu 2) AD509 DB-W 'B' Flt.
P/O. D. R. Matheson (R.C.A.F.) (Bleu 3) BM156 DB-P 'B' Flt.
F/O. A. M. Barber (R.C.A.F.) (Bleu 4) AB802 ? 'B' Flt.
Cathédrale de Chichester

Cathédrale de la Sainte Trinité à Chichester [photo Evgeniy Podkopaev].

Cathédrale de Bayeux

Cathédrale Notre-Dame de Bayeux [JT].

De manière fortuite, le Rodeo 203 associe Chichester et Bayeux, mais les deux cités ont des liens historiques qui remontent à la fin du XIe siècle lorsqu'elles partageaient un même espace culturel. Leurs cathédrales ont été construites à l'époque de la conquête normande de l'Angleterre. Plusieurs fois rebâties et modifiées au cours des âges, elles combinent aujourd'hui des éléments architecturaux romans et gothiques.
Celle de Chichester est familière des pilotes du secteur de Tangmere. Avec sa flèche élancée et ses toits de cuivre vert qui surmontent un fin bâtiment flanqué d'un portail massif et d'une tour-clocher d'allure moyenâgeuse, elle forme un repère très visible pour les aviateurs rentrant au bercail.
Autre amer remarquable, la cathédrale Notre-Dame de Bayeux possède deux flèches et une tour centrale qui lui donnent une élégance toute aérienne. Durant des siècles, elle a abrité la "Tapisserie de la reine Mathilde".

*  *  *

 

 

[1] L'ordre de bataille au-dessous donne :

  • le nom de chaque pilote, précédé de son grade et de ses initiales, et suivi de ses éventuelles décorations, de son appartenance à une force aérienne autre que la R.A.F. et de sa position dans la formation ;
  • son appareil (serial et code de fuselage) ;
  • sa situation dans son unité.

Les informations non confirmées sont affichées en vert (probable) ou en bleu (plausible).

[2] Le commandant du 403, le S/L. L. S. Ford, D.F.C. & Bar, est alors en permission.

[3] Je ne suis pas certain que Johnson vole sur son Spitfire IX habituel, le fameux EN398 JE-J (bien connu des maquettistes!), qui passe quelques jours à Hamble dans la première quinzaine d'avril pour le montage d'un moteur Merlin 63 par l'Air Service Training.

[4] La panne n'est pas trop sérieuse, car Aitken repartira deux heures plus tard sur le même avion. Il s'agit sans doute d'un problème de bidon largable ; ceux-ci font l'objet d'une production de masse et le moteur coupe parfois lorsque le pilote passe du réservoir principal (toujours utilisé au décollage) au réservoir supplémentaire qu'il faut vider au début de la mission (pour pouvoir s'en débarrasser en cas de combat). La manœuvre inverse suffit à rétablir la situation, mais la sortie est fichue.

[5] La D.F.C. et le D.S.O. témoignent des qualités respectivement de combattant et de chef chez un officier.

[6] C.O. : Commanding Officer (se prononce "Siho").

[7] Comme Douglas Bader, Colin Hodgkinson est un "pilote sans jambes" de la R.A.F. A l'entraînement dans la Fleet Air Arm (Aéronavale britannique), il a été victime d'une collision en vol le 12 mai 1939, qui lui a valu une double amputation. Des prothèses, son courage et une ténacité hors pair lui ont permis de reprendre sa formation et d'intégrer le Fighter Command, d'abord au No. 131 Squadron en décembre 1942, puis avec le 610 où 'Johnnie' Johnson lui a donné sa chance.

[8] Financé par une souscription, le P8715 portait initialement le nom WULFRUN (WOLVERHAMPTON). En avril 1943, il avait été rebaptisé WEE NAMESAKE NO. 1 (que je suis bien en peine de traduire!).