14 avril 1943,
Rodeo 203, Bayeux, vers 15h00

Une fois encore, le Fighter Command s'adonne à l'une de ses addictions les plus mortifères de la période 1941-43 : l'attaque au sol d'objectifs d'opportunité par des chasseurs ne disposant que de leurs armes de bord. Alors que la Flak légère prélève invariablement un tribut sur les assaillants, ceux-ci n'infligent en général que des dégâts insignifiants à la machine de guerre nazie, au prix de pertes civiles non négligeables. L'opération que monte le No. 11 Group prend la forme d'un Rodeo[1] dont une partie des avions est chargée de mitrailler les cibles terrestres qui se présenteront. Par certains côtés, elle rappelle les désastreuses Mass Rhubarbs de l'été 1942, quand des escadres entières écumaient la campagne française et se faisaient étriller sous les coups de la DCA et de la chasse allemande. Depuis, le Fighter Command a réalisé l'importance de fournir une couverture aux appareils d'attaque au sol pour éviter que la Luftwaffe ne puisse les coiffer en ordre dispersé, au moment où leurs pilotes se concentrent sur ce qui se passe au-dessous.

Le Rodeo 203 planifié pour l'après-midi du 14 avril dans la région Bayeux – Carentan s'articule ainsi en deux échelons. Le premier rassemble les Spitfire V de trois escadrons :

  • No. 411 (R.C.A.F.) Squadron sur Spitfire VB, stationné à Redhill dans le secteur de Kenley ;
  • No. 610 Squadron sur Spitfire VB et VC, de Westhampnett (secteur de Tangmere) ;
  • No. 485 (R.N.Z.A.F.) Squadron, également basé à Westhampnett et équipé de Mk. VB.

Le 411 est désigné pour l'attaque au sol, sous la protection des 610 et 485. Le deuxième échelon comprend les Spitfire IX des Nos. 403 et 416 (R.C.A.F.) Squadrons de Kenley. Avec ses appareils plus performants à moyenne et haute altitude, la wing canadienne assure la couverture éloignée en cas d'intervention en force de la Luftwaffe.

L'opération s'engage sans anicroche. Les Canadiens de Redhill se sont avancés au préalable à Westhampnett, d'où 36 Spitfire V des Nos. 610, 485 et 411 Squadrons décollent entre 14h15 et 14h25. La formation met le cap au sud, franchit la Manche et pénètre en Normandie. Largement étalée, elle survole le bocage selon une trajectoire qui rejoint la voie ferrée Paris – Cherbourg à l'ouest de Bayeux, suit les rails jusqu'aux environs d'Airel et débouche sur la baie des Veys, à l'ouest d'Isigny. Tandis que les 610 et 485 maintiennent de la hauteur, les pilotes canadiens du 411 s'en prennent à diverses cibles : la locomotive d'un train à l'arrêt, un poste d'aiguillage, une petite usine, un camion et un emplacement de canon. Avec la Section Rouge, le Flight Lieutenant J. G. Banford pique sur la locomotive stoppée près de la gare de Lison et ses équipiers le perdent de vue. Canadiens, Britanniques et Néo-zélandais retrouvent la Manche quelques instants plus tard et remontent vers l'Angleterre en longeant l'est du Cotentin. Personne n'a aperçu le moindre chasseur ennemi.

Les 24 Spitfire IX du Second Fighter Echelon ont pris l'air de Kenley à 14h10-14h15. Après la traversée de la Manche, ils ratissent le secteur en altitude pour protéger les Spitfire V. La patrouille se déroule sans incident jusqu'à la sortie de Normandie, lorsque les aviateurs observent un appareil du No. 411 Squadron, atteint par la Flak, qui traîne un panache de glycol. Le pilote, le Flight Lieutenant W. T. Johnstone, se jette dans le vide. Son parachute s'ouvre, il tombe dans la mer et on le voit grimper sur son dinghy à 15 miles (25 km) à l'est-nord-est de la pointe de Barfleur. Huit appareils du No. 403 Squadron restent en arrière pour permettre au contrôle au sol de relever la position et pour garder le canot jaune en visuel aussi longtemps que possible. Néanmoins les niveaux d'essence baissent, obligeant ces anges gardiens à repartir vers l'Angleterre.

Plusieurs salles d'opération du No. 11 Group ont suivi la progression du Rodeo 203. Les contrôleurs s'y sont inquiétés de l'approche d'environ 36 chasseurs allemands, venus essentiellement de la région du Havre. A l'annonce d'un pilote à la baille, ils ont alerté l'Air Sea Rescue[2] et se préoccupent désormais d'organiser les secours, qui nécessiteront des escortes de chasse du fait de la proximité de l'ennemi. Vers 15h50, les derniers appareils ont regagné leur base et les personnels du 411 se rendent à l'évidence : les Spitfire VB EN907 et P8715 des Flight Lieutenants Banford et Johnstone sont manquants. Ils ne le savent pas, mais Banford est mort dans le crash de sa machine[3]. Concernant Johnstone, la nouvelle se propage qu'il flotte sur son dinghy, peut-être blessé, devant la côte française. Il faudra d'abord le localiser, puis le récupérer et, à cette distance de l'Angleterre, seul un hydravion est capable d'intervenir rapidement. Dans l'immédiat, l'Intelligence Officer doit consigner la perte de deux Spitfire et d'un – voire de deux – pilote pour les quelques dommages causés à l'ennemi. Un prix tout à fait exorbitant!

JT, 27/4/15 (revu le 12/4/18)

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Sources

Dans sa version initiale fondée sur des documents de synthèse destinés aux états-majors de la R.A.F., ce texte court comportait quelques inexactitudes et imprécisions. Il a été corrigé et complété à partir de l'étude plus poussée menée ensuite.

 

 

[1] Rodeo : action offensive menée exclusivement par des chasseurs.

[2] Sauvetage en mer des aviateurs alliés.

[3] James Greenwood Banford (R.C.A.F. J.3725) repose aujourd'hui au Bayeux War Cemetery.