Le retour (2) : 2h30 à 3h30

A partir de 2h31 et durant 23 minutes, la chasse de nuit ne remporte aucune victoire. Cette période d'insuccès coïncide avec un pic de densité des bombardiers qui sature le système de guidage des chasseurs. Des équipages rapporteront la chute d'un avion vers 2h39 près de Beauvais, mais il s'agit d'un Ju 88 rentrant de Chelmsford, descendu par un Intruder canadien. A la même heure en Angleterre, les échos d'une revendication allemande entre Bruxelles et Saint-Trond sont relevés par le 'Y' Service. Comme toutes les nuits, ses opérateurs scrutent les bandes H.F. et V.H.F. pour noter les échanges en phonie entre les Nachtjäger et leurs contrôleurs. A si grande distance, la réception est mauvaise et les bribes de conversation entendues sont difficiles à interpréter[1]. En l'absence d'adversaire, les mitrailleurs du Bomber Command ne restent pas tous inactifs, puisque des Stirling et des Lancaster profitent de leur retour à basse altitude pour tirer des trains. Certains équipages réussissent aussi à se canarder entre eux, comme ce Halifax du No. 158 Squadron à 2h43, au sud-ouest de Soissons, qui échange des tirs, heureusement sans conséquence, avec un Wellington prétendument ennemi!

La route du retour entre 2h30 et 3h30

La route du retour entre 2h30 et 3h30.

Les combats reprennent à 2h55 aux deux extrémités du N.J.R.F. 8 où la Nachtjagd abat trois bombardiers en autant de minutes à 3800-3900 m d'altitude :

  • 2h55 – Le Wellington 420-G du Squadron Leader F. V. Taylor de la R.C.A.F. s'effondre près du Mesnil-Saint-Laurent, incendié par le Leutnant Helmut Bergmann du Stab III./N.J.G. 4. Taylor et son navigateur pourront échapper aux Allemands, leur opérateur radio est capturé, les deux autres aviateurs sont tués.
  • 2h57 – Le Halifax 408-G tombe à La Neuvillette, victime du Hauptmann Hans-Karl Kamp de la 7./N.J.G. 4. Son quadrimoteur en feu au-dessus de Reims, le Pilot Officer I. C. Mackenzie de la R.A.A.F. reste jusqu'au bout aux commandes pour permettre à son équipage de sauter et éviter d'écraser des habitations (un tué, six prisonniers et un évadé).
  • 2h58 – Le Major Kurt Holler du Stab III./N.J.G. 4 dépêche le Wellington 420-C du Sergeant P. J. Cozens de la R.C.A.F. qui percute le sol à environ 2 km au nord de Rocquigny (cinq tués).

Une minute plus tôt, un Halifax et un Stirling enregistrent les dernières escarmouches avec des chasseurs monomoteurs. Il n'y a plus que des retardataires isolés à traverser les Nachtjagdgebiete des N.J.R.F. 7 et 8. Deux pilotes allemands profitent de cette situation favorable pour engranger leur deuxième victoire de la nuit :

  • 3h04 – Bien que volant bas, le Stirling 214-H du Sergeant L. Powell n'échappe pas au Hauptmann Otto Materne de la 4./N.J.G. 4 qui l'intercepte à une altitude de 400 m ; le quadrimoteur tombe près de la gare de Sept-Saulx, sans laisser le temps à son équipage de sauter (sept tués).
  • 3h22 – Le Halifax 408-L du Pilot Officer L. E. Usher de la R.C.A.F. s'écrase à Tugny-et-Pont, descendu à 3100 m par le Leutnant Helmut Bergmann du Stab III./N.J.G. 4 ; l'opérateur radio est tué dans le combat, ses six équipiers peuvent se parachuter et seront faits prisonniers.

C'est avec la destruction de ce Halifax que prend fin l'engagement de la Nachtjagd.

P/O. Ian Cumming Mackenzie

Originaire de Brisbane où il est né en juillet 1922, Ian Cumming Mackenzie travaille avant-guerre comme magasinier. Il s'engage dans la R.A.A.F. en août 1940 et est incorporé en janvier suivant. Son niveau d'études modeste ne l'empêche pas d'être bien noté dans les écoles de pilotage australiennes qui lui décernent ses ailes en août 1941. D'octobre à décembre 1941[2], il traverse la moitié du monde pour rallier l'Angleterre. Viennent ensuite l'adaptation aux conditions de vol sur l'Europe et l'entraînement opérationnel à la No. 14 O.T.U. C'est enfin l'affectation le 9 juillet 1942 au No. 408 (R.C.A.F.) Sqdn. à Balderton. Mackenzie y effectue plusieurs opérations sur bimoteurs Hampden en août-septembre, avant que l'unité ne déménage à Leeming pour se convertir aux Halifax avec lesquels la guerre reprend en janvier 1943. Le 14/15 avril, notre pilote en est à sa 20e opération. Mais cette nuit-là, son quadrimoteur est surpris par le Bf 110[3] de Hans-Karl Kamp qui le met en flammes. Mackenzie réussit à en garder le contrôle, le temps de sauver ses équipiers et des vies au sol, puis s'écrase au nord de La Neuvillette. Il avait 21 ans. [Photo famille MacKenzie.]

Fils d'un fonctionnaire municipal, Hans-Karl Kamp voit le jour à Essen en janvier 1918. Il se destine à une carrière d'aviateur dans la Luftwaffe et intègre la Luftkriegsschule de Dresde à la fin 1936. La déclaration de guerre le trouve à la 3./Z.G. 76[4] : il y est Lt. et pilote un Bf 110. En avril 1940, son unité est engagée en Norvège où il abat 2 avions britanniques. A l'été, le I./Z.G. 76 passe à la chasse de nuit et Kamp remporte ses premiers succès nocturnes en 1941 au sein de la 8./N.J.G. 1. Il prend ensuite la tête de la 7./N.J.G. 4 créée le 1er mai 1942 à Mainz-Finthen et fait mouvement sur Juvincourt en septembre avec l'ensemble de son Gruppe. Le 14 avril 1943, il est Hptm., décoré de la Croix de fer de 1re et 2e classe, et crédité de 10 victoires. La mort au combat du Maj. Holler le 22 juin 1943 le fait nommer Kommandeur du III./N.J.G. 4. Promu lui-même Maj. en août 1944, son palmarès est de 23 victoires aériennes lorsqu'il rejoint la chasse de jour le 6 décembre pour diriger le III./J.G. 300. Le 31 décembre, Kamp est tué sur un Bf 109 G-10 descendu par des P-51 au nord de Hanovre. [Photo famille Kamp, via Philippe Krings.]

Hptm. Hans-Karl Kamp

Après le départ des bombardiers, les équipages allemands regagnent leurs bases avec l'excitation des succès obtenus. Les chasseurs de la N.J.G. 4 n'ont pas les mêmes opportunités de victoires que leurs camarades de la N.J.G. 1 faisant barrage à l'ouest de la Ruhr et le score de la N.J.G. 101 était vierge jusque-là. Au matin du 15 avril, les vingt-trois revendications comptabilisées par la 3. Jagddivision et le Jafü Süddeutschland constituent donc un excellent résultat. En contrepartie, la Nachtjagd n'a subi que des pertes insignifiantes : à la 11./N.J.G. 4, le Hauptmann Karl Floitgraf et son radio, le Feldwebel Fritz Kessel, sont blessés et leur Bf 110 détruit à 80% ; un autre Bordfunker, l'Unteroffizier Erwin Hof de la 7./N.J.G. 4, a été atteint par le tir d'un Anglais, mais sa vie n'est pas en danger. Il faut maintenant rechercher les épaves, partager les victimes entre les vainqueurs – parfois les disputer à la Flak – et établir les dossiers d'homologation. Plusieurs pilotes iront dans la journée visiter les lieux de crash pour prendre des photos ou glaner quelques souvenirs. Au final, la liste "officielle" des victoires de la nuit comptera 19 entrées[5] :

  • 17 (7 Stirling, 5 Wellington, 4 Halifax et un Lancaster) créditées à 12 pilotes de la N.J.G. 4, dont cinq remportent un doublé ;
  • 2 (un Stirling et un Wellington) attribuées au Major Peters du III./N.J.G. 101.

Quatre victoires probables, auxquelles ne peut être associée aucune épave, resteront non homologuées.

Cette liste comporte quelques erreurs sur le type des machines abattues[6], mais correspond à ce que nous avons rapporté plus haut – à deux exceptions près. La première concerne le Leutnant Bergmann que la Luftwaffe désigne comme vainqueur du Wellington 425-S, supposé s'être écrasé près de Saint-Quentin à 2h55. Son rapport de combat est un des rares à avoir survécu et, comme l'ont noté Chris Goss[7] et Theo Boiten[8], il ne recoupe en aucune façon la fin du 425-S, qui s'est posé sur le ventre après 3h05, au terme d'un vol à basse altitude sur un moteur. Le récit de Bergmann cadre beaucoup mieux avec la destruction du Wellington 420-G tombé sensiblement au même moment, dans le même secteur. Ce second Wellington est attribué au Hauptmann Hans-Karl Kamp à 2h50 ; or – nouveau problème! – Kamp opère près de Reims (à 85 km de Saint-Quentin) où il abat le Halifax 408-G à 2h57 dans des circonstances connues. Matériellement, le pilote allemand n'a pas pu abattre un avion à Saint-Quentin à 2h50, puis un autre à Reims sept minutes plus tard. Un scénario plausible se dessine alors :

  1. Kamp endommage un Wellington dans les environs de Reims, vers 2h30 ;
  2. Bergmann incendie un Wellington près de Saint-Quentin et le voit s'écraser à 2h55 ;
  3. deux rapports allemands enregistrent la chute de la victime de Bergmann, mais donnent des heures légèrement différentes : 2h50 et 2h55 ;
  4. deux épaves de Wellington sont trouvées dans la région ;
  5. la Luftwaffe interprète les deux rapports précédents comme relatifs à deux crashes séparés de cinq minutes ;
  6. elle associe le premier (420-G / 2h50) à l'appareil attaqué par Kamp 20 minutes plus tôt et le second (425-S / 2h55) à Bergmann[9].

En fait, le 425-S a effectué un atterrissage de fortune sans témoin suite aux dommages infligés par la Flak près de Stuttgart, Bergmann a abattu le 420-G et Kamp a attaqué on ne sait qui!

Nous avons cependant une piste : lors du vol retour, le Wellington 424-G du Sergeant A. R. Harrison de la R.C.A.F. est intercepté par un chasseur de nuit. Les obus et les balles blessent plusieurs équipiers et mettent le feu à l'entoilage de l'arrière du fuselage. Le Sergeant canadien A. J. Cockaday, mitrailleur de queue, a été touché à la jambe et saigne de plaies multiples. Il réussit néanmoins à s'extraire de sa tourelle pour étouffer les flammes en se servant de son parachute. Mais les dégâts sont trop sévères et Harrison devra poser le bimoteur sur une plage près de Dunkerque où ses cinq occupants seront faits prisonniers[10]. L'assaillant du 424-G était très certainement Kamp ou l'un des quatre pilotes dont la revendication n'a pas abouti.

*  *  *

 

 

[1] Par exemple, il n'est pas évident de faire la différence entre la destruction d'un bombardier et un exercice d'interception impliquant deux appareils de la Luftwaffe.

[2] Au moment où l'offensive japonaise dans le Pacifique commence à menacer l'Australie.

[3] Il est très probable que Kamp volait sur Bf 110, sans que cela soit une certitude.

[4] 3e escadrille (du 1er groupe – I. Gruppe) de la 76e escadre de chasse lourde (Zerstörergeschwader 76).

[5] Deux nuits plus tard, les opérations du Bomber Command sur Pilsen et Mannheim donneront aux N.J.G. 4 et N.J.G. 101 l'occasion de battre leurs records avec respectivement 34 et 4 victoires sûres.

[6] Dans les faits, la chasse de nuit allemande a abattu 7 Stirling, 6 Wellington (y compris le 424-G mentionné plus loin), 4 Halifax et 2 Lancaster.

[7] Burning twice as bright… but half as long, FlyPast, décembre 2004.

[8] Nachtjagd War Diaries Volume 1, Red Kite, 2008.

[9] Que Kamp soit capitaine et Bergmann sous-lieutenant n'est peut-être pas sans lien avec cet imbroglio.

[10] Cockaday sera rapatrié pour raisons sanitaires en septembre 1944 et recevra la D.F.M. en octobre 1945.