Roadstead 57

Après la désastreuse attaque de la nuit contre le P.W. 323, l'Amirauté britannique tenait à rendre les coups. Mais la question-clé demeurait la même depuis 1940 : comment surprendre les insaisissables vedettes hors de leurs bases permanentes trop bien protégées? C'était l'affaire de l'Operational Intelligence Centre[1] et, cette fois, ses officiers de renseignement possédaient quelques indices. Le principal était un compte rendu de deux reconnaissances photographiques de la veille[2] qui rapportait la présence de 8 E/R-Boats[3] dans l'Aber-Vrac'h à 14h50, puis encore à 17h35. Cette information se complétait d'un feuillet reçu aux premières heures du 13 avril dans le flot quasi continu des "messages Z" que crachait un télescripteur directement relié au centre de Bletchley Park où étaient décryptés les échanges hertziens allemands chiffrés avec la machine Enigma[4]. C'était un radiogramme anodin émanant du "Senior Officer 5th S-Flotilla" qui le 9 avril, au départ d'une sortie nocturne, prévenait les commandements côtiers de la Kriegsmarine qu'il comptait entrer dans l'Aber-Vrac'h le lendemain vers 6h00[5]. Le petit port breton était donc utilisé à l'occasion, et sans doute la veille encore, par les vedettes lance-torpilles de Cherbourg et cela justifiait une "visite musclée" de la R.A.F.

L'Amirauté transmit sa demande d'intervention aérienne au No. 10 Group du Fighter Command qui monta un raid de chasseurs-bombardiers pour rechercher et attaquer un rassemblement de E-Boats dans l'embouchure de l'Aber-Vrac'h. L'opération désignée Roadstead 57 fut confiée à un petit groupe de Whirlibombers[6] du No. 263 Squadron détaché à Predannack[7] en Cornouailles. A Perranporth dans le secteur de Portreath, le No. 65 (East India) Squadron prépara ses Spitfire V afin d'assurer l'escorte de chasse. Enfin, deux escadrons de la Wing d'Exeter, les Nos. 310 et 312 (Czech) Squadrons, également sur Spitfire V, reçurent la tâche de couvrir le dispositif en patrouillant au large de Morlaix. La plupart des aviateurs engagés par les Nos. 263 et 65 Squadrons avaient participé la veille en fin d'après-midi au Circus 22, le bombardement en piqué de l'aérodrome de Brest-Guipavas – sans perte – par 10 Whirlwind accompagnés des Spitfire de la Wing de Portreath. Pour les pilotes du 65 dans la salle de briefing de Perranporth, comme pour ceux des Whirlwind à Predannack, la zone d'opération désignée sur les cartes murales était donc familière.

Whirlwind I P7094 HE-T

Whirlwind I P7094 HE-T

Les deux clichés ci-dessus [IWM CH 8392 et 8393] montrent un des Whirlibombers du Roadstead 57. Le P7094 HE-T y fut piloté par le Sergeant Thyagarajan, que ses camarades appelaient 'Tiger Rajan'. Ces photos font partie d'une série réalisée à une date indéterminée, mais antérieure au 17 avril 1943.

Le monoplace de chasse bimoteur Westland Whirlwind a équipé deux escadrons du Fighter Command de la R.A.F., d'abord comme intercepteur, puis à partir de septembre 1942 comme chasseur-bombardier. Au printemps 1943, le No. 137 Squadron couvre le Pas-de-Calais depuis Manston au sein du No. 11 Group et le 263 stationne à Warmwell d'où il opère sur les îles Anglo-normandes, le Cotentin et la baie de Seine. Il utilise aussi occasionnellement d'autres aérodromes, comme Exeter et Predannack pour intervenir au-dessus de la Bretagne.

Le 11 avril, un détachement de 6 Whirlibombers, aux ordres du Flying Officer Philip Harvey, gagne ainsi Predannack en vue de possibles opérations dans le secteur de Brest. Il y est rejoint dans l'après-midi du 13 par 6 autres Whirlwind venus de Warmwell, conduits par le commandant de l'escadron, le Squadron Leader G. B. Warnes, D.F.C. Ces 6 appareils ont d'abord été déroutés sur Exeter pour mener le Roadstead 56, un ratissage sans incident entre Guernesey et Bréhat (12h45-14h00). Avec le regroupement tardif du No. 263 Squadron à Predannack, c'est dans une certaine hâte qu'est préparé le Circus 22. Tout se passe pourtant bien et 10 Whirlibombers prennent l'air à 17h30, bombardent Brest-Guipavas sans autre opposition que la Flak, puis rentrent à 19h00. Les "visiteurs" repartent ensuite vers Warmwell, laissant sur place le détachement original.

Le lendemain, le réveil est matinal au 263 puisque, peu après 7h00, Warmwell et Predannack lancent chacun une section de Whirlwind à la poursuite des E-Boats qui ont attaqué le P.W. 323 (voir Roadsteads anti-E-Boats du No. 10 Group).

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[1] Sous l'égide de la Naval Intelligence Division (N.I.D.), l'O.I.C. (également appelé N.I.D.8) avait pour fonction de collecter et d'analyser les renseignements intéressant la conduite des opérations navales. Il occupait une partie des sous-sols d'un vaste bunker baptisé The Citadel, construit près du bâtiment de l'Amirauté à Londres, entre The Mall et Horse Guards Parade. A cette époque, le spécialiste de l'O.I.C. pour la baie de Heligoland, la Manche et le golfe de Gascogne était le Paymaster Lieutenant Fenley.

[2] On trouvera quelques détails dans l'article sur les sorties P.R. du 13 avril 1943.

[3] Volant le plus souvent en altitude, les reconnaissances photographiques alliées ne distinguaient pas les vedettes lance-torpilles à vocation offensive (les S-Boote de la Kriegsmarine, désignées E-Boats Enemy Boats – par les Anglais) des dragueurs de mines côtiers (Räumboote ou R-Boote pour les Allemands, R-Boats pour les Anglais) qui contribuaient à la protection des eaux contrôlées par le Troisième Reich.

[4] Le "message Z" qui nous intéresse ici est le ZIP/ZTPG/123293 conservé dans le dossier DEFE 3/267 des National Archives britanniques. La référence ZTPG (TP pour teleprinter et G pour Germany) couvrait les traductions littérales des dépêches allemandes utilisant la clé Enigma baptisée Dolphin par les Anglais. Changée tous les jours à midi, elle servait pour la majorité des communications radio de la Kriegsmarine à l'ouest, non compris les U-Boote qui disposaient d'une clé distincte. Au printemps 1943, Bletchley Park produisait une moyenne quotidienne d'environ 250 télex ZIP/ZTPG émis en général 20 à 48 heures après l'interception des messages chiffrés originaux par les stations d'écoute, délai pouvant parfois atteindre plusieurs jours. Ils dévoilaient en particulier les mouvements des navires, les routes suivies et la position des champs de mines.

[5] Huit S-Boote appareillent de Cherbourg le 9 avril peu après 21h30. Deux d'entre elles font demi-tour prématurément et les autres sont repérées par un avion de patrouille Swordfish dans Lyme Bay, puis rappelées lorsqu'il s'avère que la reconnaissance aérienne préalable n'a pas correctement indiqué la route du convoi visé. La flottille rallie alors Cherbourg à 6h30 (ce dont l'O.I.C. a connaissance le 13 par le ZIP/ZTPG/123285) et n'entrera pour la première fois dans l'Aber-Vrac'h que le matin du 12 avril, au retour de l'opération suivante. Voir l'article sur la 5. S-Flottille en avril 1943.

[6] Désignation familière des bimoteurs de chasse Westland Whirlwind modifiés pour emporter des bombes.

[7] Situé juste derrière le cap Lizard, à seulement 185 km de Brest, Predannack était l'aérodrome de la R.A.F. le plus proche de la pointe de la Bretagne. Le No. 263 Squadron stationnait normalement à Warmwell, près de Weymouth.