L'Emile Allard

Avant sa destruction en avril 1943, le baliseur Emile Allard a vécu une histoire compliquée, typique de la période de l'Occupation. Outre qu'il s'est trouvé embringué dans les combats entre Allemands et Alliés, il fut l'enjeu d'une sourde lutte entre les tenants de la collaboration avec les nazis et ceux qui tentaient de poursuivre une tâche que leur dictait le bon sens.

 

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L'Emile Allard de 1943[1] est un baliseur en fer de 474 tonneaux de jauge brute construit aux Chantiers Augustin Normand du Havre pour le Service des phares et balises. Comme son grand frère, le Georges de Joly[2], il a été financé avec l'argent allemand des réparations de la Première Guerre mondiale.

Lancé en 1933, l'Emile Allard est destiné au centre de Dunkerque pour entretenir le balisage de l'est de la Manche et de la mer du Nord[3]. Il rejoint la cité de Jean Bart le 17 décembre 1933 et procède à des essais avant d'entrer en service le 1er juin suivant. Sa première période d'activité semble sans histoire, si ce n'est la rupture des arbres d'accouplement des génératrices principales le 26 juin 1936 et des dommages subis lors d'un abordage à la fin de la même année. Mais vient la guerre, le difficile hiver 39-40 et la bataille de Dunkerque.

Un baliseur d'après-guerre

La photo ci-contre (dont je ne connais pas l'origine) est souvent utilisée sur le web pour illustrer l'Emile Allard de 1943. L'allure générale est bien celle d'un baliseur, mais à y regarder de près (1) la configuration de la plateforme de la grue ne correspond pas à ce que l'on observe sur l'épave et (2) le navire porte un mat radar à tribord et en arrière de la passerelle. C'est donc un baliseur d'après-guerre, peut-être l'Emile Allard III de 1949.

Fin mai 1940, l'Emile Allard se replie vers l'Angleterre avec les deux bateaux-feux dunkerquois en remorque. Refoulées sur la France, les trois unités des Phares et balises passent de port en port jusque La Rochelle où elles s'abritent au moment de l'armistice. En juillet 1940, on entame une remise en état des machines du baliseur. Les travaux sont interrompus à la fin août lorsque les autorités allemandes réquisitionnent le navire pour transporter du matériel militaire entre La Pallice et l'île de Ré. Cette tâche était assurée jusque-là par le Charles Babin (un autre baliseur) qui nécessite des réparations ; l'Emile Allard prend sa relève à partir du 1er octobre. Le mois suivant, le Service des phares et balises demande à récupérer l'Emile Allard afin de veiller sur le balisage des côtes bretonnes[4]. Il lui est répondu après quelque temps que les travaux du Charles Babin ont été achevés début décembre et que l'Emile Allard peut théoriquement rallier Brest. En fait, les Allemands se réservent l'usage du navire durant la plus grande partie de 1941 : début février, il sert la Hafenkommandantur[5] de Royan, sans doute pour transporter des hommes et du matériel sur la Garonne[6] ; on le retrouve ensuite à Lorient jusqu'au 11 septembre.

Le baliseur Finistère

A défaut de vue de l'Emile Allard avant son naufrage, le site Aux Marins, qui entretient le souvenir des marins "Morts pour la France" (dont les trois tués du 14 avril 1943), nous offre une bonne photographie du baliseur Finistère transportant une bouée.
Ce bâtiment a été construit par les mêmes chantiers Augustin Normand du Havre et sur les mêmes plans que l'Emile Allard. Lancé en 1933, il sera rebaptisé André Blondel en 1939 et servira jusqu'en 2002. Comme le Georges de Joly, il a participé avec un équipage britannique au balisage des chenaux empruntés par les convois du débarquement de Normandie.

L'Emile Allard arrive enfin à Brest le 12 septembre 1941 et retrouve sa fonction première dès que l'équipage a été complété. Jusqu'en décembre, il effectue des travaux de balisage, mais prête occasionnellement sa capacité de levage aux chantiers de la Kriegsmarine. Par la suite, les services français de l'arsenal commandés par le contre-amiral Le Normand accaparent le bâtiment – avec son personnel civil – pour mener une politique de collaboration zélée avec les Allemands et c'est le capitaine de corvette Michaud, directeur du port militaire, qui donne ses ordres en personne au capitaine du baliseur. Cette situation perdure malgré des demandes réitérées auprès du Hafenkommandant de Brest : de mars à juillet 1942, le balisage est délaissé, hormis deux courtes sorties de ravitaillement des bouées lumineuses.

Côté avarie, on note une hélice tribord abîmée le 16 février 1942. Plus grave, dans l'après-midi du 23 juillet 1942 au mouillage de Carantec, l'Emile Allard subit l'assaut d'un Whirlwind de la R.A.F. et encaisse sept obus de 20 mm qui laissent un marin dans un état critique[7]. Le même jour, une chaîne endommage de nouveau l'hélice tribord. Exactement une semaine plus tard, le 30 juillet, le baliseur navigue au sein d'un convoi allemand près du phare des Triagoz lorsqu'un escadron de Hurribombers escorté par des Spitfire passe à l'attaque. Deux bombes explosent à une trentaine de mètres de la coque, heureusement sans conséquence. Le navire fait cependant demi-tour et regagne Brest pour entrer en cale sèche où l'on démonte ses hélices.

Cette fois, la coupe est pleine! André de Rouville, directeur du Service des phares et balises, écrit le 2 septembre au secrétaire d'Etat aux Communications, son ministre de tutelle, pour se plaindre de la situation : (1) le balisage de la région n'est plus correctement entretenu depuis décembre 1941, (2) on expose un équipage français avec son bateau aux "agressions" de l'aviation alliée et (3) les hommes "commencent à se désaffectionner d'un travail étranger à leur service propre, d'une neutralité incertaine et non exempt […] de dangers" au point que la Direction du port militaire doit faire embarquer ses marins (militaires français) en compensation des départs. Il demande une intervention auprès du Département de la Marine à Vichy "afin de rappeler les exécutants de Brest à une plus saine compréhension de la situation ainsi faite au Service du balisage" et obtenir la disposition de l'Emile Allard durant au moins cinquante jours de beau temps par an.

La démarche porte finalement ses fruits puisque le centre de Brest retrouve l'usage de son baliseur début octobre 1942. L'équipage est reconstitué avec un nouveau capitaine et le travail reprend le lundi 12 octobre sur les bouées du goulet et de la rade. Brièvement interrompues par un carénage à Brest à partir de la fin janvier 1943, les opérations sur le balisage s'enchaînent jusqu'au printemps. L'Emile Allard reste néanmoins régulièrement employé pour des sorties commandées par la Kriegsmarine et sous escorte de petites unités allemandes. Le 10 avril par exemple, il est accompagné par le chalutier armé V 704 qui reçoit à 17h08 l'ordre d'interrompre la mission et de mettre le cap sur Brest avec son "protégé" ; de fait, le secteur devient chaud : plus tôt dans l'après-midi, une section de Spitfire du No. 602 Squadron s'en est pris à l'Enez Eussa, la vedette d'Ouessant, puis au V 724.

Le 14 avril 1943, l'Emile Allard (avec un équipage de 14 hommes dirigé par le capitaine Le Cornec) appareille de Brest à 9 heures pour contrôler la position des bouées du chenal du Four. Cette tâche est achevée à 16 heures ; le bateau prend alors la route du retour. Il est 16h10[8], un mille au sud de la pointe Saint-Mathieu, quand les Whirlwind du Roadstead 57 surgissent par bâbord au ras de l’eau. Deux bombes de 100 kg explosent dans la salle des machines aussitôt transformée en brasier et détruisent la passerelle. Deux marins sont portés disparus, deux autres sont gravement blessés dont l'un mourra en arrivant à l'hôpital. L'équipage ne dispose d'aucun moyen de maîtriser l'incendie qui fait rage, plusieurs déflagrations ébranlent la coque et les survivants se résignent à abandonner le navire. Celui-ci continue de brûler jusqu'à ce qu'il sombre vers 18 heures en 48°18'50"N 04°46'36"O[9].

Après la perte de l'Emile Allard, les responsables des Phares et balises s'accordent pour louer la conduite de l'équipage depuis la reprise des activités de balisage en octobre 1942 et lors de l'attaque du 14 avril, en particulier celle du capitaine Le Cornec. Le service se préoccupe d'autre part de venir en aide aux familles des trois victimes déclarées "Morts pour la France", mais qui ne conservent que de maigres ressources. Emu par leur sort, le maréchal Pétain envoie un soutien financier en juin 1943 : "

- Famille Demazières (4 enfants) 5.000 Frs.
- Famille Durand (1 enfant) 2.000 Frs.
- Famille Schnorr (2 enfants) 3.000 Frs."

Sans aucun doute bienvenu, il ne change pas fondamentalement la situation de ces veuves et de ces orphelins. Ultime reconnaissance de l'Etat, l'Echo du Marin no 16-17 de Noël 1943 annonce que, par ordre et arrêté du 1er décembre, Demazières, Durand et Schnorr sont cités à l'ordre de la Marine marchande, et Le Cornec, Buirette, Lemoine et Jacq nommés chevaliers dans l'ordre du Mérite maritime.

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On a beaucoup discuté de la légitimité de l'attaque contre l'Emile Allard, de Rouville la qualifia "d'action terroriste", et plusieurs sites web affichent une opinion tranchée. D'aucuns considèrent qu'un baliseur civil d'un pays neutre (?), non armé et sans escorte, battant pavillon français à la poupe, portant de surcroît des marques tricolores peintes à l'avant de la coque et sur le pont, n'aurait jamais dû être bombardé. Pour d'autres, le navire avait servi à maintes reprises la cause allemande, ce qui le désignait aux coups de l'aviation alliée. La réalité est prosaïque : les rapports de la R.A.F. indiquent que les pilotes ne se sont posés aucune question sur ce bateau d'abord identifié comme une drague. Ont-ils seulement vu les marques françaises alors qu'ils se concentraient sur leur visée? L'Emile Allard était juste là où il ne fallait pas, dans la zone des combats et sur le passage d'une formation antinavire.

Au-delà du point de droit, l'entretien du balisage sur les côtes bretonnes en avril 1943 ne pouvait, à court terme, que profiter au Troisième Reich. Ce sont évidemment les navires qui alimentaient la machine de guerre allemande qui en avaient l'usage. Pourtant, ce balisage qui sauvait des vies résultait du labeur de plusieurs générations et le laisser péricliter aurait eu des conséquences à la fin du conflit. Que ce soit au final ce qui se produisit apporte un élément de réponse a posteriori, mais on comprend sans mal l'acharnement du personnel des Phares et balises à continuer son travail dans les conditions les plus difficiles. Rien à voir en tout cas avec ceux qui bradaient les biens français afin de promouvoir leur position de valet des nazis! Notons encore que, dans sa défense des Phares et balises, de Rouville trouva souvent l'appui de Gerhard Wiedemann, son homologue allemand du Lotsenkommando und Seezeichenamt der Kriegsmarine in Paris[10], y compris à l'été 1944 au moment où les troupes allemandes évacuaient la France, et nous aurons une idée de la complexité de l'époque.

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L'épave de l'Emile Allard, coupée en deux et orientée vers le sud, gît aujourd'hui par 25-30 m de fond à la position 48°18'589N 04°46'610W, au sud du feu des Vieux-Moines. D'accès facile, elle est souvent visitée par les plongeurs de la région. Pendant longtemps, la grande grue du baliseur a dominé les vestiges peuplés de homards, de congres et de tacauds, donnant à l'endroit un cachet incomparable. Elle s'est effondrée lors des tempêtes de novembre-décembre 2005. Le temps poursuit son œuvre!

L'étrave du baliseur en 1994 [photo Yves Gladu]

Cette photo d'Yves Gladu orne la couverture de Mémoires englouties (publié en 1994) et illustre à merveille la proue typique des baliseurs : une étrave fine surmontée d'une large structure portant deux rouleaux. Longtemps, le plongeur qui palmait là découvrait l'imposante grue dominant le pont et, à son pied, le guindeau par lequel l'équipage manœuvrait les lignes de mouillage des bouées. Dans la visibilité incertaine, l'Emile Allard, même bombardé et noyé, conservait une allure exceptionnelle.

Le guindeau avant [photo Clément Mahé, 2017]

Depuis, l'épave a subi les outrages du temps et la puissance de la mer. Une tempête a abattu la grue en travers de la coque mangée par la rouille, la proue s'est désagrégée…

… Son extrémité retournée repose dans le sable à côté de l'étrave ; derrière, le pont s'est affaissé sous le poids du treuil. Deux écubiers, normalement dissimulés aux regards, marquent désormais l'avant du navire.

Les restes de la proue [photo Clément Mahé, 2017]

Les moteurs Diesel [photo Clément Mahé, 2017]

La partie centrale de l'Emile Allard a beaucoup souffert des bombes anglaises. Il n'en subsiste que les monumentaux moteurs Diesel, les génératrices, les moteurs électriques et un tas de débris informes. Des poissons se faufilent au milieu de ces ruines où trois hommes ont laissé leur vie.
[Les trois dernières photos sont de Clément Mahé et datent de 2017. On peut les admirer en plus grand format (avec de nombreuses autres) sur le site de François Marquise.]

 

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[1] Un premier baliseur portant le nom Emile Allard a servi à Dunkerque jusqu'au début des années trente. Pour remplacer le bâtiment perdu durant la guerre, les Ateliers et chantiers de la Loire à Nantes ont construit en 1949 un troisième Emile Allard selon des plans très similaires à ceux de son prédécesseur. En 2003, après un demi-siècle de bons et loyaux services sur les côtes du Nord de la France, l'"Emile Allard III" a été relevé à Dunkerque par le baliseur Hauts de France, une unité moderne, avant d'être envoyé à la démolition en 2016, au grand regret des amoureux de vieux bateaux.

[2] Un peu plus grand que l'Emile Allard, le Georges de Joly est sorti en 1929 d'un chantier de Hambourg.

[3] Le Georges de Joly a été affecté à Brest ; de 1933 à 1940, il y sera épaulé par le Finistère, frère de coque de l'Emile Allard.

[4] Laissé partiellement à l'abandon depuis que les deux baliseurs de Brest ont gagné l'Angleterre en juin 1940.

[5] Capitainerie allemande.

[6] Le dossier des Phares et balises sur l'Emile Allard garde la trace d'une traversée Royan – Le Verdon les 27-28 juillet 1941.

[7] Le matelot Gaston Vansteenberghe, un nordiste, très gravement touché à la nuque.

[8] Les documents français indiquent 16h15.

[9] Coordonnées relevées à l'époque.

[10] Direction des pilotes et du balisage de la Kriegsmarine à Paris.